Alors que se tient à Berne une «Conférence nationale» sur la pauvreté, qui fera l’éloge de la lutte contre ce fléau, il importe de rester critique et ambitieux. C’est que le phénomène de la pauvreté intéresse peu la Suisse et, plus particulièrement, la Confédération. En refusant, il y a quelques années, un postulat signé par 101 députés demandant la tenue de cette Conférence nationale, le Conseil fédéral avait donné le ton: la pauvreté n’est pas son affaire. Le fait que les acteurs politiques nationaux ne soient pas associés à la manifestation confirme l’état d’esprit dominant et le dédain à l’égard de celles et ceux qui militent pour agir avec détermination contre ce phénomène social dramatique pour les personnes qui le vivent et le subissent.

La Suisse et la Confédération en particulier sont mal à l’aise face à la pauvreté et peinent à la reconnaître comme un problème exigeant des réponses politiques impératives. Or, dans le pays parmi les plus riches de la planète, au-delà de l’apparent bonheur général, une autre réalité sévit, peu médiatisée, silencieuse, vécue par des gens qu’on ne voit pas forcément dans les rues. Ces citoyens se comptent par dizaines de milliers. Ils ne parviennent pas à faire entendre leur voix, étouffée par la richesse générale, l’ignorance ou, pire, l’hypocrisie. Ils sollicitent parfois les services sociaux publics ou les associations privées. Ils se cachent souvent.

Parce qu’elle n’est pas perçue comme un problème social à part entière, la pauvreté appartient à ces mythes qui caractérisent la politique suisse. Pourtant, reconnaître l’existence de la pauvreté et la nécessité d’entreprendre de véritables actions politiques est devenu un enjeu majeur. 2010, année européenne de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion, devait être un moment privilégié de prise de conscience et d’action. Elle aura été, en Suisse, une occasion manquée.

Il a fallu, ces dernières années, la détermination du Conseil national, par sa commission de la sécurité sociale [dont l’auteur est vice-président, ndlr], pour qu’une stratégie nationale émerge à l’agenda politique, imposée au Conseil fédéral, contre son gré. Celui-ci a finalement livré, fin mars 2010, une copie: la Stratégie globale de la Suisse de lutte contre la pauvreté. Après avoir compté les pauvres durant des années mais sans vouloir comprendre leur situation et la complexité du phénomène (niant même les recherches allant dans ce sens), le fait de publier un tel rapport est un progrès appréciable.

Si cette reconnaissance ouvre le débat et pose la discussion, la «stratégie globale» proposée n’en est pas une. Six thèmes seulement sont retenus: enfants, familles, transition école – formation – emploi, chômage, vieillesse, effets de seuils. Ils sont traités par la description, sans perspective politique, encore moins sociale et humaine, jamais considérés dans leur interdisciplinarité. On ne décortique pas les faits pour les comprendre. On les pose de manière technocratique. Et puis des thèmes sont consciemment écartés, dont celui de la santé, pourtant incontournable à la compréhension du phénomène. La manière de traiter la pauvreté d’abord comme une question matérielle élude les vrais enjeux.

D’autant plus que la dimension prospective se limite à des recommandations adressées aux cantons et communes. La Confédération se borne à «recommander» aux autres d’agir, y compris là où elle pourrait le faire. Cela traduit l’ampleur du malaise et du mécontentement, exprimé notamment ces derniers jours par les associations privées. Lorsque l’on fonde une stratégie sur des bonnes intentions destinées à des tiers, sans buts clairement énoncés et partagés, sans moyens et sans plan d’action, on rate l’exercice. En décidant de ne rien faire, la Confédération ne luttera donc pas contre la pauvreté, c’est évident. Une stratégie, c’est définir des objectifs de politique sociale, arrêter des responsabilités pour les mettre en œuvre et les évaluer ensuite. Dire aux autres ce qu’ils pourraient éventuellement entreprendre, quelle faiblesse!

On ne luttera pas contre la pauvreté en Suisse par des vœux pieux. Une stratégie sans moyens négociés entre les trois niveaux institutionnels pour véritablement infléchir le cours des choses est au mieux un leurre, au pire un mensonge. D’autant plus que en ce qui concerne plusieurs domaines, les prestations complémentaires pour familles, le niveau des rentes AVS ou la coordination de l’aide sociale, par exemple, la Confédération pourrait agir. Or, elle a ces dix dernières années exprimé ses oppositions et œuvré pour que rien ne se passe.

Dans la production des offices fédéraux, les valeurs fondamentales qui sous-tendent la sécurité sociale sont quasi inexistantes. La pensée comptable domine, réductrice. On gère et économise, fièrement. Prenons garde! Evitons que le professeur Guy Perrin, grand observateur des politiques de solidarité internationales, ne puisse avoir raison, lui qui disait: «Rien n’est pire que ceux qui n’ont rien appris et tout oublié». Il en va de la cohésion sociale, et ce n’est pas à sous-estimer.

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