Rien ne va plus au Conseil fédéral? Ce n'est pas en soi une nouveauté ou une surprise. Dans le passé déjà, le gouvernement a connu des périodes de grandes rivalités personnelles. Dans les années 1920-1930, un climat haineux régnait entre le Fribourgeois Jean-Marie Musy et son collègue argovien Edmund Schulthess. Plus récemment encore, les affrontements entre Otto Stich et Adolf Ogi, ou la forte animosité régnant entre Jean-Pascal Delamuraz et Flavio Cotti sont encore dans les mémoires. L'enceinte d'un exécutif, où doivent se débattre et se trancher des enjeux importants, est naturellement prédisposée à quelques éclats. La présence de personnalités marquantes, telles que celles de Pascal Couchepin ou de Christoph Blocher, n'est qu'un adjuvant. Tous les gouvernements du monde connaissent ce genre de péripéties, et c'est plutôt du très long silence passé que les Suisses devraient s'étonner.

Les adversaires de Christoph Blocher tentent d'imputer au caractère tranché et buté du chef de l'UDC les récents incidents qui ont crevassé l'harmonie gouvernementale. Le Zurichois ne serait pas consensuel à souhait, on le juge réfractaire au travail d'équipe, psychologiquement inadapté à la vie collégiale. On préférait peut-être le gris muraille et la médiocrité taciturne qui furent longtemps un gage de «sagesse» et une condition d'éligibilité au Conseil fédéral.

La raison principale des actuelles difficultés tient essentiellement au changement des rapports de force. Pour la première fois sans doute dans notre histoire politique, le Conseil fédéral est divisé en deux factions d'importance numérique égale. A l'aile centre gauche europhile composée des deux socialistes et du démocrate-chrétien répond un pôle de droite réticent à toute forme d'intégration formé des deux UDC et du radical Hans-Rudolf Merz. Entre les deux, Pascal Couchepin joue son rôle favori d'homme charnière, indispensable à toute majorité, faisant monter les enchères. Le jeu du Valaisan rappelle celui de Guy-Olivier Segond au gouvernement genevois. Et, comme à Genève, la droite majoritaire s'énerve, parle «d'anomalie Couchepin», quand ce n'est pas de trahison de la politique bourgeoise.

Pareille configuration est une invitation à l'intrigue. Les fuites organisées, les accords mutuels de non-ingérence dans les affaires du voisin, les attaques personnelles ne peuvent que se multiplier. On s'aperçoit que la formule du directoire, très pratique lorsque des majorités politiques écrasantes s'imposaient, comme ce fut le cas depuis la naissance de nos institutions, ne répond plus à la complexité nouvelle de la situation. Le Conseil fédéral ne peut plus être une sorte de mini-parlement où chaque membre pèse d'un même poids. La formule fonctionnait lorsqu'un consensus existait sur trois quarts des sujets et que les arbitrages étaient limités. Elle est obsolète et nuisible lorsque les divergences sont la règle. Le programme gouvernemental actuellement débattu se résume au plus petit commun dénominateur des forces politiques et perd tout son sens. Et il n'est ni sain, ni raisonnable que des entreprises aussi importantes que notre politique d'intégration, les accords bilatéraux, les Accords de Schengen ou la future politique financière se soldent à des majorités de quatre contre trois.

Qui dit cohésion dit autorité. Et il devient difficile d'imaginer qu'une politique digne de ce nom puisse, à long terme, être encore conduite sans un chef de gouvernement. La personnification, l'incarnation d'un programme cohérent est le gage de légitimité, et donc d'autorité, qui fait aujourd'hui défaut au Conseil fédéral. La succession des récents troubles du collège exécutif le démontre. Peut-être faut-il par exemple que la responsabilité établie des Suisses dans la catastrophe d'Ueberlingen se paie d'une démission. Il est de plus en plus difficile en effet d'admettre que personne ne réponde des erreurs qui ont provoqué la mort de 70 passagers, dont 40 enfants. Si l'intérêt national le commandait, un chef du gouvernement serait bien placé pour l'obtenir. Mais un «simple» conseiller fédéral ne peut enjoindre à un de ses pairs de démissionner. De même à propos du refus de Christoph Blocher d'aller représenter le Conseil fédéral à Bruxelles: si un premier ministre le décidait, le ministre de la Justice n'aurait d'autre choix que de remplir ses obligations. Quant aux fuites, un phénomène parfaitement inévitable dans une démocratie vivante, le meilleur moyen de combattre leur influence parfois pernicieuse est précisément de donner au discours officiel, celui du chef de gouvernement, un statut et une légitimité supérieurs à celui de la simple opinion d'un ministre.

On fait aujourd'hui procès à Joseph Deiss de ne pas maîtriser le cours des débats. Le Fribourgeois n'est certes pas une figure imposante et son influence politique s'est encore réduite depuis le cafouillage du 10 décembre. Mais la clé du leadership ne réside pas dans la personnalité du président de la Confédération. Il manque un mécanisme institutionnel qui permette au parlement de créer une hiérarchie et, partant, de fonder une autorité au sein du gouvernement. Ce remède au défaut du système nécessiterait des aménagements qui ne sont pas sans importance, puisqu'ils conduisent à une logique de coalition. Mais ce serait sans doute une évolution logique, naturelle, et moins brutale de nos institutions que bien des autres solutions imaginées ces dernières années. Dans tous les cas, il faudra encore du temps et beaucoup de mauvaises expériences pour que les Suisses se persuadent de la nécessité d'un changement. Les conseillers fédéraux eux-mêmes seront les plus difficiles à convaincre: même entravés, ils tiennent tant à la souveraineté personnelle exorbitante que nos institutions leur concèdent.

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