L’on parierait volontiers sur le fait qu’Israël ne bombardera pas l’Iran. Mais les scénarios échappant à tout contrôle sont souvent ceux que leurs auteurs se flattaient au départ de contrôler. Plaçons-nous donc dans l’hypothèse d’un bombardement.

Il nous est expliqué qu’il devrait avoir lieu sans plus tarder, car l’usine d’enrichissement de Fordo, profondément enterrée, est désormais opérationnelle. Les inspecteurs de l’AIEA l’ont d’ailleurs confirmé. Elle peut donc produire assez d’uranium hautement enrichi pour une ou deux bombes par an. Mais à moins de disposer d’armes capables de percer 90 mètres de terre et de béton, ou encore d’utiliser des armes nucléaires tactiques, il semble déjà trop tard pour détruire le cœur du site. L’on touchera les accès, qui devront être dégagés. Quant aux centrifugeuses, engins fragiles, elles subiront des dommages sérieux, ne serait-ce que sous le souffle et autres effets secondaires des explosions. Il faudra au moins plusieurs mois pour relancer l’usine. Délai significatif, mais non déterminant.

Les installations de Natanz et d’Ispahan, situées pour l’essentiel en surface, subiront, elles, des dommages beaucoup plus radicaux. Les Iraniens seront alors plutôt confortés dans leur choix d’avoir enfoui sous terre au moins l’une de leurs installations. Rappelons qu’on les menace depuis des années de frappes sur tous leurs sites nucléaires, tout en leur demandant de les garder à ciel ouvert, comme autant de chèvres au piquet.

Enfin, il faut espérer que le réacteur de Bouchehr sera épargné. Il est en effet déjà actif et ne pose pas de problème de prolifération particulier. Une frappe risquerait de générer, certes à une échelle plus réduite, des conséquences du type Fukushima au bord de la mer fermée et dotée de nombreux riverains qu’est le golfe Persique.

Quant à la riposte de l’Iran, que peut-on imaginer? On le voit mal conduire des opérations de guerre classique, et même la fermeture durable du détroit d’Ormuz, avec la faible armée dont il dispose sur terre, sur mer et dans les airs. Il peut lancer de son sol quelques dizaines de missiles, équipés de têtes non nucléaires, sur Israël. Ce sera un acte douloureux de vengeance, mais sans conséquences stratégiques. Il peut demander au Hezbollah de tirer les centaines, voire les milliers de missiles à courte et à moyenne portée dont il l’a équipé depuis la fin de la dernière guerre du Liban. De la guerre qui s’ouvrirait, le Hezbollah pourrait sortir écrasé.

Restent les opérations de terreur sur les théâtres extérieurs, Europe, Amériques, conduites soit par l’Iran lui-même, soit par ses amis. Notons qu’il n’y a plus eu d’actions de ce genre depuis une quinzaine d’années. A l’exception, certes, de la récente tentative d’assassinat de l’ambassadeur d’Arabie saoudite à Washington. Mais l’instruction de cette affaire rocambolesque ne semble guère progresser. Le principal accusé a finalement refusé de plaider coupable. Le sujet intéresse moins à un niveau politique, maintenant que les premières déclarations ont produit leur effet, avec notamment le vote d’une résolution condamnant sans attendre l’Iran à l’assemblée générale des Nations unies.

Il est enfin une sorte de vengeance possible de l’Iran dont on a peu parlé. Ce serait la décision de sortir du Traité de non-prolifération (TNP). Après tout, l’on aurait assisté au bombardement d’installations nucléaires toutes placées sous contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), et dans lesquelles aucun détournement de matière fissile n’a été constaté. Et ceci par un pays non membre du TNP et non contrôlé par l’AIEA, si la frappe venait d’Israël, ou encore par un pays membre du TNP, mais autorisé, lui, à conserver un arsenal nucléaire échappant à tout contrôle, si les Etats-Unis étaient impliqués. L’Iran pourrait alors, à bon droit, faire valoir l’article 10 du TNP autorisant un État membre à s’en retirer si «des événements extraordinaires, en rapport avec l’objet du traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays».

Quelles seraient les conséquences juridiques d’un tel retrait? L’Iran ne serait pas délié de son devoir d’accueillir les inspections de l’AIEA sur ses installations nucléaires existantes, même détruites, car ses accords de garanties signés avec l’Agence sont indépendants de son appartenance, ou non, au TNP. Tout l’uranium traité dans ces installations, et dont l’AIEA tient une minutieuse comptabilité, resterait aussi indéfiniment sous contrôle de l’Agence, où qu’il se trouve sur le territoire iranien. En revanche, les installations que l’Iran déciderait de créer, et les matières fissiles nouvelles qu’il y introduirait, échapperaient, elles, à toute obligation de contrôle. Ces sites pourraient être enterrés, dispersés, ou encore aisément noyés dans le tissu urbain des villes. En l’absence d’inspections sur ces installations nouvelles, l’on perdrait une source précieuse d’information sur les activités nucléaires de l’Iran. Enfin, ce pays retrouverait juridiquement la liberté de fabriquer la bombe, comme le Pakistan, l’Inde, ou Israël.

Sur le plan politique, pourrait-on alors assister à une vague de retraits du TNP de la part de pays désireux de ne pas se retrouver impuissants face à la menace iranienne, tels que l’Égypte, la Turquie, l’Arabie saoudite? C’est possible, sans être certain, car les Etats-Unis déploieraient tous leurs moyens pour convaincre ces pays de ne pas emprunter un tel chemin.

Poursuivons dans l’hypothèse d’un Iran sortant du TNP. Sauf à être définitivement écrasé ou à changer de régime, l’Iran, une fois débarrassé des contraintes du Traité, pourrait, après avoir pansé ses plaies, se doter d’une première bombe en deux ou trois années. Après l’avoir testée, il devrait ensuite travailler à la miniaturiser et à la durcir pour pouvoir en doter ses missiles et donc disposer d’un arsenal crédible: encore au moins cinq à dix ans. Arriverait alors la grande question. L’Iran serait-il tenté de détruire Israël?

Comme le rappelait récemment dans Le Monde (du 3 février) Hossein Mousavian, diplomate iranien longtemps mêlé au dossier nucléaire, des frappes nucléaires sur Israël pourraient tuer autant de Palestiniens que de Juifs. Surtout si les missiles iraniens n’ont pas d’ici là nettement gagné en précision. Une terre que la République islamique considère comme sacrée se trouverait pour des siècles gravement polluée. Et, bien entendu, la riposte inévitable d’Israël ou des Etats-Unis aurait des conséquences encore plus dramatiques sur l’Iran.

L’autre hypothèse plus vraisemblable est que, sous le parapluie nucléaire iranien, les ennemis d’Israël s’enhardissent, n’hésitent plus à le mettre en sérieuse difficulté. Mais l’Iran se trouverait alors l’otage de ses propres amis, qui pourraient, en multipliant les provocations contre l’Etat hébreu, l’entraîner dans une escalade nucléaire. Il n’est pas certain qu’il ait vraiment envie de s’engager sur cette pente, sachant fort bien, là encore, que pour au moins des décennies, les frappes qu’il pourrait subir seraient incomparablement plus meurtrières que celles qu’il pourrait infliger.

Restent les propos ignobles et les menaces inacceptables des dirigeants iraniens à l’égard d’Israël. Tant que ceci persistera, Israël est en droit de s’inquiéter, et la communauté internationale de s’émouvoir. L’Iran ne peut se plaindre de récolter la tempête des vents qu’il continue de semer. Mais pour notre part, méfions-nous aussi des anachronismes. Le régime islamique iranien ne s’est jamais posé en porteur d’une civilisation supérieure, qui serait en droit d’asservir ou d’anéantir les peuples qui l’entourent. Il veut la disparition de l’entité politique qu’est l’Etat juif d’Israël, ce qui doit être condamné, au simple regard de la Charte des Nations unies. Mais il n’appelle pas à la création de nouveaux Auschwitz. Les dirigeants iraniens ne sont ni Hitler ni Goebbels. Ils sont Khamenei et Ahmadinejad, et c’est déjà bien assez.

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