En France, le débat sur la Constitution européenne s'est concentré, à gauche, autour de la question sociale. Le syndicat communiste CGT vient de rejeter officiellement le texte, tandis que Force ouvrière et le syndicat des enseignants FSU ne cachent pas leur opposition. Pourtant, la Confédération européenne des syndicats (CES), l'organisation faîtière de 75 mouvements européens dont de puissantes organisations nationales comme la DGB allemande et la TUC britannique, a largement adopté une résolution qui estime que soutenir la Constitution est «la seule approche raisonnable pour les syndicats».

Le débat grandissant autour de la Directive Bolkestein qui veut libéraliser à grande échelle les services en Europe, le recentrage de la stratégie de compétitivité européenne, stratégie dite de Lisbonne, sur son volet économique au détriment de ses aspects sociaux et environnementaux, ont néanmoins réveillé ces derniers mois l'Europe syndicale qui appelle à une grande journée de manifestation, ce samedi, 19 mars, dans la capitale européenne.

A Bruxelles, du côté de la Confédération européenne des syndicats, l'heure est certes à la mobilisation mais aussi aux questions. On s'interroge sur le devenir de la Directive Bolkestein sur laquelle la Commission européenne louvoie. Mais aussi, comme John Monks, 60 ans, – après avoir dirigé la confédération britannique des Syndicats (TUC), il est depuis 2003 secrétaire général de la CES –, on tente de percer à jour cette nouvelle équipe exécutive dirigée par José Manuel Durao Barroso: «Le président Barroso est un homme très ouvert, facile d'accès, dit-il, mais je ne vois pas encore clairement quels sont ses buts exacts. Il est visiblement intelligent et habile, mais ses options stratégiques, ce qu'il a en tête pour l'Europe est difficile à définir; même si je reconnais qu'élaborer sa vision propre de l'Europe n'est pas simple. On ne sait pas encore ce qu'est exactement cette Commission. Est-elle très libérale, comme le disent certains, ou a-t-elle aussi un cœur social? Le jury est toujours en train de délibérer.»

John Monks note cependant qu'il n'y a «rien» dans la stratégie de Lisbonne, telle que revisitée par la Commission européenne, «qui pourra changer quoique ce soit au taux de chômage dans certains pays clés, comme la France, l'Italie et l'Allemagne». Il relève surtout que c'est du côté des Etats qu'on ne distingue «aucune intention d'introduire de nouvelles règles dans le domaine social au niveau européen».

Ces incertitudes sociales viennent, on le voit, perturber fortement les discussions sur la Constitution. A la veille du référendum, le gouvernement français s'est même attaqué de front à la Directive Bolkestein pour tenter d'en limiter les effets désastreux à gauche. John Monks est conscient de l'hypothèque sociale sur les résultats des consultations populaires en Europe: «Je pense que c'est une menace. On le voit bien en France. Les gens s'inquiètent d'une Europe pas assez sociale, trop anglo-saxonne, trop néolibérale. Ce dont nous avons besoin, disent-ils, c'est d'une dimension sociale bien plus forte. Mais franchement, je crois que la Constitution permet cela.» Pour le secrétaire général de la CES, il faut sortir de la confusion qui mène à penser que le Traité constitutionnel empêchera de futures politiques sociales en Europe: «Je n'ai pas de raison de douter de la dimension sociale de la Constitution. Elle est forte. Evidemment, cette dimension sociale du texte ne résout pas tout. La Constitution en tant que telle n'est pas politique. Elle pose une sorte de cadre. Elle mentionne le plein emploi, elle mentionne le dialogue social et ce sont des choses importantes qui permettront d'argumenter auprès de la Cour européenne de justice, notamment. Evidemment, c'est ce qu'on fera autour de cette Constitution qui est important. C'est ça, la vraie bataille politique. Ce texte n'est ni capitaliste, ni socialiste, c'est un texte équilibré. Nous y gagnons quelques bases nouvelles pour mener notre action, mais tout cela devra se traduire politiquement. Beaucoup de gens confondent entre le niveau politique et le texte lui-même qui, encore une fois, pose avant tout un cadre.»

Ailleurs qu'en France, les syndicats sont plutôt pour et parfois même très favorables. Ainsi en Allemagne, où l'adoption du Traité constitutionnel sera l'apanage du parlement, le secrétaire général de la DGB (Deutschen Gewerkschaftsbund), Michael Sommer, qualifie la Constitution de «grand pas pour l'Europe». En Grande-Bretagne, si l'urgence – le référendum est prévu pour 2006 – n'est pas encore de mise et le débat encore en cours, Brendan Barber, responsable de la confédération syndicale (Trade Unions Confederation, TUC), a déjà affirmé que le Traité constitutionnel était de nature à éloigner «le long cauchemar du thatchérisme». Alors qu'une part de la gauche française dénonce l'orientation très libérale du projet, les syndicats britanniques espèrent, au contraire, y trouver matière à lancer une nouvelle dynamique sociale. Ils tablent notamment sur la Charte des droits fondamentaux, un texte inclus dans la Constitution, qui garantit le droit de grève. Tony Blair a tenté d'en limiter la portée, en affirmant notamment la primauté de son droit national sur la Charte. «Personnellement, dit John Monks, suivant en cela l'avis de certains juristes, je ne suis pas sûr que les lois britanniques soient vraiment protégées contre la Charte. Cela demande à être testé juridiquement.» C'est autour de cette question que les syndicats britanniques décideront de leur position.

Reste que, au-delà des échéances référendaires, le manque de volonté des gouvernements européens en matière sociale constitue, pour John Monks, une menace plus fondamentale encore: «Le chômage, c'est un problème extrêmement grave. Le concept même d'Europe risque d'en souffrir. Il va falloir conserver le soutien populaire au projet européen et là, on ne pourra pas abandonner l'idée qu'une Europe sociale doit équilibrer l'Europe du marché.»

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