Peu de sites auront suscité autant de débats, de combats et d'attentes que la friche du Flon, au centre de Lausanne. Des entrepôts dormants aux ateliers d'artistes, sa lente renaissance a été observée avec grande attention. Or voici qu'après mille péripéties et conflits, commençait d'émerger, à partir de 2003, un urbanisme salué avec bienveillance pour son caractère souple, évolutif, transformable. Las! Voici que le voile des échafaudages et des barrières de chantier tombe et que se découvre un quartier rempli comme un œuf. Où la sensation de belle régularité, si particulière au site, disparaît, substituée par celle d'encombrement.

Sauf que le Flon comporte une perle, capable à elle seule de conférer aux lieux une touche d'onirisme, un cœur qui bat. L'étrange Miroiterie, ouvrage à nul autre pareil en Suisse, étonne. Mais tranquillement. Car ce bâtiment, à la fois massif et léger comme un ballon, appartient à la catégorie modeste. Rien de biscornu ni de voyant dans ce beau parallélépipède aux lignes nettes, un tantinet bombé sur ses flancs, blanc et irisé de jour, qui s'allume le soir, flamboie doucement et métamorphose de son halo magique les nuits du Flon.

Ses architectes, Ueli Brauen et Doris Wälchli, figurent parmi ceux qui ont misé de longue date sur le développement du quartier. Ils s'y installent dès l'ouverture de leur bureau en 1990 et s'y trouvent toujours, entourés d'une vingtaine de collaborateurs. D'origine bernoise, formés à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, ils ont accompli une longue marche jusqu'à maîtriser les dédales de l'administration et de la mentalité locale. La transformation d'un bâtiment ancien situé dans la zone historique de la Cité, au prix d'une bataille de seize ans, fut leur terrain d'apprentissage.

Aujourd'hui, le couple, parfaitement implanté dans le canton de Vaud, réside en bordure de la réserve des Grangettes, dans une ferme du XVIIe siècle acquise à l'état de ruine et remarquablement rénovée par ses soins. Elle figure parmi leurs nombreuses réussites: 23 premiers prix, 19 autres distinctions, 36 projets en Suisse et à l'étranger. Le bureau Brauen+ Wälchli vient d'inaugurer l'extension du siège du Comité olympique international à Vidy. Et il se lance à présent dans la construction de l'ambassade de Suisse à Moscou. La troisième à son actif, après celles de La Paz et de Prague.

Lui, calme et réfléchi, audacieux sitôt qu'il se saisit d'un crayon; elle moins réservée, pragmatique et combative; ensemble une combinaison d'imagination, de rigueur et d'exigence. Lorsqu'il leur confie la mission remplacer l'ancienne Miroiterie du Léman par un bâtiment qui deviendrait la référence du quartier, Paul Rambert, représentant des propriétaires regroupés dans la LOHolding, n'ignore rien de leur savoir-faire. Le Flon leur doit notamment le prix du plus beau parking d'Europe attribué en 2003. Et c'est précisément de cet ouvrage souterrain que naîtra, littéralement, la Miroiterie telle qu'elle présente aujourd'hui.

En revêtant le stade Allianz Arena de Munich d'un tissu au relief matelassé capable de bleuir ou de rougeoyer, le bureau bâlois Herzog & de Meuron recherchait un effet visuel. Tandis que l'enveloppe de la Miroiterie a été calculée afin de répondre aux normes thermiques actuelles. Ses trois façades gonflables sont constituées de quatre couches de membranes remplies d'un air automatiquement contrôlé et maintenu sous pression constante. Tendues entre les bandes diagonales de la grille du bâtiment, elles forment une composition de vastes coussins pneumatiques triangulaires et translucides, percée à intervalles réguliers d'ouvertures vitrées, triangulaires elles aussi.

«Ces triangles n'ont rien à voir avec des bulles imaginées pour faire original ou joli; mais tout à voir avec la structure porteuse», indique Ueli Brauen pour souligner que, très loin d'un formalisme gratuit, cette construction expérimentale est née d'une pensée d'ingénieur. Pensée à laquelle il est rompu puisque, diplômé en ingénierie civile, il a exercé ce métier en premier. Le choix déterminant de ce projet, la grande innovation qui fait de la Miroiterie un véritable prototype, réside dans la décision d'enraciner sa structure dans celle du parking en sous-sol.

Lequel possède une seule rangée centrale de piliers, sorte de colonne vertébrale sur laquelle le poids du bâtiment tout entier se trouve concentré, grâce à un agencement arborescent qui ramène toutes les charges de la périphérie au centre, depuis le haut vers le bas. D'où les poteaux en V, à l'inclinaison de plus en plus accentuée vers l'extérieur; d'où la grille en triangles des façades, qui porte l'extrémité des dalles et assure la stabilité de la boîte. Un corps en béton (qui comporte escalier, ascenseur, services) ancre enfin toute la structure dans le fond du parking.

Satisfaisant pour les yeux et pour l'esprit, l'ouvrage possède une force plastique qui tient à l'évidence de sa conception, logique et simple comme un problème mathématique bellement résolu. «Utiliser la structure comme moyen d'expression», cette constante des réalisations Brauen+ Wälchli, trouve ici sa meilleure démonstration. A un coût comparable à celui des immeubles commerciaux lausannois courants.

Surtout de nuit lorsqu'il s'illumine, le bâtiment, posé sur un socle vitré légèrement en retrait par rapport aux étages supérieurs, paraît flotter. Mais vers quel avenir? Si son image, particulière et forte, correspond à l'ambition du maître de l'ouvrage, il n'a pas trouvé son locataire idéal depuis son inauguration, à fin 2007. Paul Rambert, peu pressé, trie les candidats: pour le Flon dont il rêve et pour cette Miroiterie exceptionnelle, il veut une grande marque commerciale à leur mesure.

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