Des oranges sur les cèdres: la place des Martyrs de Beyrouth est-elle le miroir de la place de l'Indépendance de Kiev? Existe-t-il désormais un modèle de révolution de velours, sponsorisé par Exportable Democracy Inc. ©, siège à Washington, et copiable à l'infini? George Bush, la semaine dernière à Bratislava, répondait par l'affirmative, maniant les amalgames avec l'art consommé du prédicateur. C'est que l'homme a un grand dessein pour le monde, une vision messianique qui n'a pas changé depuis le premier jour de son pouvoir. Or ces derniers temps, les exemples au service de cette vision abondent: Géorgiens libérés, Ukrainiens affranchis, Irakiens aux doigts violets d'avoir voté avec une telle passion démocratique…

Qu'ont-ils pourtant en commun, ces peuples, si ce n'est d'avoir été réunis par le hasard dans cette liste où figurent les derniers en date des vainqueurs de concours de circonstances politiques? Raisonnement cartésien, européen. Car selon la Maison-Blanche, les dominos révolutionnaires qui s'entraînent sont le fruit d'un projet stratégique longuement mûri. En somme, posée autrement, l'interrogation iconoclaste du moment est celle-ci: Bush a-t-il eu raison avant tout le monde? Avons-nous eu tort de décrier le projet d'un homme qui entend libérer la planète de la tyrannie, par la force au besoin?

Evitons de répondre. Par pure pleutrerie, d'abord. Par helvétisme, aussi: nous sommes neutres. Par souci, enfin, de ne pas sombrer dans un optimisme béat qui confondrait début d'impression avec bilan réel.

Début d'impression: regardez le «Grand Moyen-Orient» bushien, de Ramallah à Kaboul, cette notion qui irrite tant Paris. On vient d'y voter, comme jamais auparavant. En Palestine, le 8 janvier. En Irak, le 30 janvier. En Arabie saoudite, ces jours, pour des municipales inédites. En Afghanistan, l'automne dernier. En Egypte, peut-être prochainement, pour de «vraies» élections – le vieux raïs Hosni Moubarak est en train de lâcher la bride. Il y a comme un début de mouvement, le sentiment d'un possible démocratique.

Le bilan réel maintenant: à Riyad, il n'y a que des hommes dans les isoloirs; à Bagdad, les moteurs à explosion n'ont jamais si bien porté leur nom; et la paix entre Israéliens et Palestiniens est suspendue à la décision d'adolescents kamikazes qui tireront, ou ne tireront pas, la ficelle. Alors? Alors la contagion démocratique universelle encouragée (à défaut d'avoir été vraiment initiée) par l'Amérique ne continuera sa propagation qu'en évitant les anticorps semés sur son chemin. Tapis dans l'ombre, ils attendent leur heure.

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