Barack Obama n’est pas intervenu aux côtés des révoltés syriens en 2011, malgré les demandes d’une partie de son entourage. Il n’est pas intervenu non plus en 2013, après que Bachar el-Assad eut gazé une banlieue de Damas, franchissant la «ligne rouge» de l’ordre international qui interdit l’usage des armes chimiques. Son inaction a beaucoup fâché. Il s’en est expliqué en avril dernier dans une longue interview au magazine «The Atlantic». «Je suis très fier de ce moment. Le poids des appareils de sécurité nationale était écrasant. On pensait que ma crédibilité et celle des Etats-Unis étaient en jeu. Je savais donc qu’appuyer sur le bouton «pause» me coûterait cher politiquement.» Le président assumait entièrement sa résistance à «l’establishment de la politique étrangère», détenteur selon lui d’un scénario déjà écrit auquel tout président devait se soumettre. «Quand l’Amérique est directement menacée, le scénario marche, disait-il. Mais il peut aussi être un piège et conduire à de mauvaises décisions.»

Le piège, c’était évidemment la guerre d’Irak de George W. Bush, un traumatisme d’échec érigé en modèle de ce qu’il ne faudrait plus faire. L’élection de Donald Trump doit beaucoup au rejet, commencé sous Obama, de la politique interventionniste américaine caricaturée sous la présidence Bush. C’est un mouvement de fond, attesté par le succès de Bernie Sanders dans le camp démocrate et la défaite finale d’une Hillary Clinton associée aux entreprises militaires.

Faillite de 1920

On ne peut savoir à ce stade l’ampleur que prendra le retrait des Etats-Unis ni ses conséquences. Mais il fait penser à la faillite du président Wilson d’associer son pays à la Société des Nations en 1920. Sortis de leur neutralité après le déclenchement de la guerre sous-marine allemande qui compromettait la liberté des mers, les Etats-Unis avaient engagé leurs troupes au nom du «nouvel ordre dans l’Histoire». Wilson estimait que l’Amérique devait «donner son sang pour les principes qui l’ont fait naître». Ces principes furent repris dans le Traité de Versailles en 1919 sous la forme des «Quatorze Points» du programme de paix pour l’Europe. Le quatorzième point créait la Société des Nations dont le but était d’«offrir des garanties mutuelles d’indépendance politique et d’intégrité territoriale aux petits comme aux grands Etats». Mais le Congrès rejeta le Traité de Versailles et tint les Etats-Unis éloignés de la Société des Nations. Sans eux, celle-ci ne fut pas assez forte pour repousser les menées guerrières de l’Allemagne, de l’Italie puis du Japon. Elle s’effondra en 1939.

Rappelés aux responsabilités internationales par l’attaque japonaise sur Pearl Harbour en 1941, les Etats-Unis se sont projetés après 1945 comme gendarme mondial. Controversée mais tolérée parce que vue comme utile à l’organisation du monde, cette posture n’a pas survécu à la déconfiture irakienne. L’«establishment» politico-militaire de Washington a perdu sa légitimité au plus profond de la société américaine. Le gendarme n’est plus pressé de gendarmer et le protecteur manque d’envie de protéger.

L’ONU n’a pas plus d’armée que n’en avait la SDN et sans la force, les valeurs éthiques et politiques de sa charte restent à la merci du sort. Quelques Etats, peut-être, voudront bien les défendre encore, à leurs risques et périls.

Il est hasardeux de penser que le retour de l’isolationnisme américain appellera par contrecoup le renforcement d’autres systèmes de sécurité, OTAN ou Union européenne. La tendance au repli est contagieuse. Les populations occidentales paraissent fatiguées d’avoir à penser les conditions de la paix et y consentir quelque effort commun. Elles ne craignent que pour leur «identité», menacée leur dit-on par l’islam. Le favori de la primaire de la droite française pour la présidence, François Fillon, n’est pas plus choqué que Donald Trump par le rôle de Vladimir Poutine aux côtés de Bachar el-Assad en Syrie, seuls remparts à son avis contre le terrorisme islamique. Le candidat avance en catholique, défenseur des chrétiens d’Orient. Identité, identité.