La fièvre de réponses frénétiques, univoques et uniformes à la contamination économique du Covid-19 montre que nous subissons les affres d’une économie globalisée qui ne se pense pas. Les décideurs semblent réagir aux stimuli de chocs qualifiés d’extérieurs alors qu’ils sont sécrétés par le système qu’ils ont construit depuis 1980, avec le «consensus de Washington». Mêmes politiques, mêmes réponses aux conséquences de ces politiques! Peut-on dire que ces réponses découlent de l’analyse de risques et de leurs systèmes de dilution? Non, puisque les effets pervers du modèle de globalisation sont qualifiés de «chocs imprévisibles».

Les décideurs gèrent l’urgent en essayant de construire des digues contre la déferlante des vagues de destruction massive des chaînes de production à coups de milliers de milliards de dollars américains sans se soucier des conséquences de telles politiques, aussi bien en termes fiduciaires que d’équilibres financiers et monétaires internationaux. Ils se sont déjà trompés avec la crise fiduciaire de 2008 alors qualifiée de «crise financière», dont les pertes ne sont toujours pas épongées. S’ils avaient analysé les déterminants structurels de la crise de 2008, ces décideurs auraient compris que c’était une bulle financière qui avait fini par exploser pour installer la méfiance entre banques qui ne voulaient plus se prêter de l’argent.

Sur la Route de la soie

Il aurait donc fallu créer un fonds global d’assurance pour garantir les prêts et restaurer la confiance entre banques. Au lieu de cela, des milliers de milliards de dollars ont été fabriqués sans contreparties dans l’économie réelle, poussant l’endettement global à des niveaux qui préfiguraient déjà une «prochaine» crise financière et économique mondiale. Faut-il en rajouter avec le même type de réponse à la contamination économique globale du Covid-19?

Le problème est qu’il s’agit d’abord d’une crise mondiale de l’offre, qui risque d’être suivie d’une crise mondiale de la demande

Sur les plans prophylactiques et sanitaires, les chaînes de contamination se superposent à la Route de la soie conçue par la Chine, qui relie ses centres de production aux «économies-marchés» qui lui ont «délégué» la production, tout en exportant des emplois chez elle. Suivez les chaînes logistiques pour trouver les chaînes de contamination sanitaire. Il fallait rapidement tacler la contamination sur les maillons des chaînes de valeurs globales qui prennent leurs sources en Chine par des dépistages massifs et la remise en ordre des infrastructures sanitaires, puisque les mouvements de biens s’accompagnent de ceux de personnes.

Cette approche aurait été cohérente et pertinente, car les pays sur la Route de la soie qui ont été les plus touchés par la pandémie de Covid-19 sont ceux qui ont installé des «structures de sous-développement» en réduisant l’investissement public dans toutes sortes d’infrastructures, y compris de santé. Comparons ce qui s’est fait en Corée du Sud avec ce qui se fait en Italie, en France, en Espagne et même dans des villes comme New York pour soutenir cet argument.

Paradoxe gênant

Le désastre issu du Covid-19 est d’autant plus inacceptable qu’on a récemment vécu des épidémies d’origine virale et que la Banque mondiale a développé des «pandemic bonds» qui permettraient de lever des fonds pour des pays pauvres luttant contre des pandémies, grâce à des opportunités de spéculation financière sur ces titres. Pourquoi ne pas avoir prévu des réponses structurelles aux risques de pandémie?

Lire aussi: L’Italie ne relâche pas la pression sur les «coronabonds»

La même question se pose pour les effets économiques et financiers induits par la pandémie de Covid-19. Pourquoi pousser des pays à se désindustrialiser pour s’intégrer à des centres de production et de services extérieurs, sans mesurer les risques inhérents à ce mode d’interconnexion à l’économie mondiale et sans prévoir des systèmes de dilution de ces risques? Le problème est qu’il s’agit d’abord d’une crise mondiale de l’offre, qui risque d’être suivie d’une crise mondiale de la demande, qui risque à son tour d’aggraver la crise initiale de l’offre, le tout pouvant se traduire par une crise économique plus grave que celle des années 1930.

Paradoxe gênant: les bureaucraties qui ont poussé et administré la globalisation par l’intégration aux chaînes de valeurs globales tout en réduisant les budgets de développement sont encore en première ligne pour injecter des fonds publics, sans avoir bien évalué une situation que leurs instruments d’analyse ne leur permettent pas de conceptualiser. De quoi s’attendre à une prochaine crise financière, fiduciaire et économique qui sera encore plus complexe à gérer!

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.