Les élections de mi-mandat de novembre 2006 ont représenté le pire camouflet populaire subi à ce jour par le président américain George W. Bush sur le plan intérieur. Après la victoire des démocrates qui se sont emparés du Congrès et la publication de sondages à la sortie des urnes montrant que six électeurs sur dix s'opposaient à la guerre en Irak, George Bush s'est enfin résolu à se séparer de Donald Rumsfeld, son calamiteux secrétaire à la Défense. Bien que les Américains aient clairement fait comprendre leur opposition à la guerre en Irak, les sondages indiquent aussi qu'ils continuent à soutenir le président dans la lutte contre le terrorisme.

Malheureusement, les Etats-Unis ne sont pas en train de gagner la «guerre contre le terrorisme». Une évaluation officielle compilée par les agences de renseignement américaines («National Intelligence Estimate») confirme que le recrutement de nouveaux terroristes islamiques est plus rapide que leur élimination par les forces armées américaines. Bush ne se trompe pas en disant que Al-Qaida a été ébranlé, mais son attrait en tant que mouvement a été renforcé. Le cancer s'est métastasé.

Bush a également raison de dire que la lutte sera longue. Dans le passé, la majorité des mouvements terroristes transnationaux ont mis une génération avant de disparaître. Les Etats-Unis ont gagné la Guerre froide grâce à un mélange subtil de moyens coercitifs forts et d'idées séduisantes. Lorsque le mur de Berlin est tombé, ce n'était pas au moyen de tirs d'armes lourdes, mais avec les marteaux et les bulldozers maniés par ceux qui ne croyaient plus au communisme.

Il est peu probable que des terroristes tels que Ben Laden puissent être convaincus: seule la force peut venir à bout de tels extrémistes. Mais les personnes recrutées par les djihadistes peuvent être amenées à préférer la modération à l'extrémisme. L'administration américaine commence seulement à comprendre cette possibilité, bien qu'elle semble n'avoir aucune idée sur la manière de mettre en œuvre cette nouvelle stratégie.

A l'âge informatique, le succès ne dépend pas seulement de quelle armée gagne, mais également de quelle histoire gagne. La lutte contre le terrorisme islamique n'est pas un choc de civilisations, mais une guerre civile au sein du monde musulman. Aucune issue n'est possible sans une victoire du courant majoritaire musulman.

Tous les sondages dans le monde musulman montrent que les Etats-Unis ne gagnent pas cette bataille-là et que la politique américaine est perçue comme étant arrogante. La rhétorique de Bush sur les avantages de la démocratie a moins de poids que les images d'Abou Ghraib et de Guantanamo.

Le débat politique interne sur la dilapidation du potentiel de conviction de l'Amérique au plan international a été insuffisant. Le «pouvoir de convaincre» («soft power») est un terme d'analystes et non un slogan politique et c'est sans doute pour cette raison qu'il a prospéré dans les analyses académiques et dans des régions du monde comme l'Europe, la Chine et l'Inde, mais pas dans le débat politique aux États-Unis.

Surtout dans le contexte politique américain actuel, le «pouvoir de convaincre» apparaît comme une proposition de perdant. Après avoir été attaqués, les Américains rejettent tout ce qui évoque la conciliation. En tant que nation, les États-Unis ont peut-être besoin de savoir convaincre, mais les politiciens ont besoin de brandir les menaces pour être réélus. Bill Clinton a su résumer l'état d'esprit du pays en disant que dans un climat de peur, les électeurs choisiraient «le fort dans l'erreur» à la place du «faible dans le juste».

La bonne nouvelle est que les récentes élections marquent peut-être un retour de balancier vers un juste milieu. Cette tendance sera confirmée si la Commission bipartisane sur l'Irak présidée par James Baker et Lee Hamilton parvient à dégager un consensus pour une stratégie de désengagement progressif.

Les démocrates devront donner la priorité au «pouvoir de contraindre», après l'échec de l'administration à appliquer les recommandations clés du rapport de la Commission sur le 11 septembre, ou l'insuffisance des troupes stationnées en Afghanistan. De leur côté, les républicains devront donner plus de place au «pouvoir de convaincre».

Les Etats-Unis consacrent environ 500 fois plus en dépenses militaires qu'en dépenses de communication avec l'étranger, en programmes d'échanges internationaux. Les discussions sur les concessions mutuelles sont inexistantes. La diplomatie publique est dispersée entre différentes agences gouvernementales et il n'existe ni stratégie, ni budget qui les intègre dans une politique nationale de sécurité globale.

Le gouvernement des Etats-Unis ne sait pas non plus tirer parti des acteurs officieux du «pouvoir de convaincre» de la société civile, que ce soit Hollywood, Harvard ou la fondation Bill Gates.

Bien sûr, le pouvoir de convaincre n'est pas la panacée. Bien que le dictateur nord-coréen Kim Jong-il adore les films hollywoodiens, ceux-ci n'influencent pas son programme nucléaire. De même, la persuasion n'a pas amené les talibans à renoncer à soutenir Al-Qaida dans les années 90. Le recours à la force a été nécessaire.

Mais d'autres objectifs, comme la promotion de la démocratie et des droits de l'homme, sont plus facilement atteints en utilisant le «pouvoir de convaincre». La démocratisation par la force a ses limites, comme l'a découvert l'administration Bush en Irak.

© Project Syndicate, 2006. Traduction: Julia Gallin.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.