Il y a deux façons de considérer la commande de 340 millions de dollars qu'a reçue lundi de Chine la multinationale helvético-suédoise ABB. D'une part, on peut se féliciter de voir l'économie suisse engranger les contrats et donc sauvegarder des emplois industriels sur son sol. Incidemment, cette commande montre aussi que l'éclat qui a marqué la visite en Suisse du président chinois Jiang Zemin restera vraisemblablement sans conséquence pour les entreprises helvétiques.

Mais s'en tenir à cette vision des choses serait faire insulte à tous ceux qui, sur place, souffrent de la politique d'industrialisation frénétique menée par le gouvernement chinois. Le barrage des Trois-Gorges, qui vaut à ABB cette nouvelle commande, est un projet démentiel, impérial, qui ne tient aucun compte du petit peuple au nom duquel s'est menée la révolution communiste. On savait que la construction de l'ouvrage, qui doit s'élever à 185 mètres de haut et créer un lac de retenue de 660 kilomètres de long, serait un désastre écologique et culturel. L'avancement des travaux permet aujourd'hui de mesurer l'ampleur de la catastrophe humaine.

Les dangers que créent les quelque deux millions de personnes déplacées pour la stabilité intérieure de la Chine sont aujourd'hui bien perçus par les éléments les plus éclairés du régime, emmenés par le premier ministre Zhu Rongji. A tel point que les critiques de la presse officielle se multiplient et qu'il n'est plus certain que le projet soit réalisé dans toute son ampleur. Les industriels suisses n'ont pas à s'inquiéter, puisque leurs commandes sont couvertes par l'argent public que fournira, si besoin est, la garantie contre les risques à l'exportation.

Le contribuable, en revanche, a de quoi s'interroger: comment expliquer que la Suisse, qui veut «renaturaliser» son plus important fleuve, le Rhin, subventionne des projets qui, à l'autre bout de la planète, vont exactement à l'encontre des principes humains et environnementaux qu'elle s'est engagée à défendre?

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