La guerre nous déchire, la guerre nous obsède. Depuis le début de l'intervention de l'OTAN en Serbie, notre rédaction vit les mêmes clivages que la société dont elle est un microcosme. D'intenses discussions ont agité à plusieurs reprises nos conférences de rédaction quotidiennes, mettant à jour des désaccords parfois profonds. Leur expression est passionnée, à la mesure de la gravité des événements. Nous avons donc organisé, lundi, une séance ouverte à tous les collaborateurs, convaincus qu'il nous fallait gérer nos divergences de vue conformément aux valeurs qui fondent l'esprit de notre journal: la pluralité, l'écoute et le respect. Cette variété des points de vue n'est pas à confondre avec la ligne du journal, exprimée dans les éditoriaux et définie par le rédacteur en chef. Elle nous a paru, en revanche, assez révélatrice d'un débat plus global pour mériter d'être restituée ici, y compris avec ses incohérences et ses états d'âme.

Comment résumer le choc que provoque le conflit dans les esprits? Le clivage ne se limite pas à un simple affrontement entre les «pour» et les «contre». Les positions sont souvent plus complexes. Pour quelques personnes radicalement convaincues, une grande majorité doute et cherche des réponses. Les bellicistes heureux sont aussi rares que les pacifistes sereins.

Guerre nuisible ou guerre nécessaire?

L'opposition à la guerre, d'abord. Elle prend deux formes principales, qui se complètent: l'opposition morale à une guerre injuste, l'opposition politique à une guerre nuisible. Regardons l'histoire: l'éclatement de la Yougoslavie, dès 1988, était prévisible et annoncé. La montée des nationalismes ne fut pas le fait des seuls Serbes, et c'est à ce moment que l'Europe devait entreprendre ce qu'elle propose aujourd'hui: un espace balkanique garantissant la démocratie et les droits des minorités. Par la reconnaissance précipitée de la Slovénie, puis de la Croatie et de la Bosnie, les Occidentaux ont au contraire alimenté le brasier. L'Europe est donc au moins coresponsable de la situation actuelle, et elle n'est pas fondée à prétendre corriger ainsi des erreurs dont elle est la première coupable, se comportant comme un pompier pyromane. «Qu'on ne dise pas: les Serbes sont seuls responsables de cette guerre», résume un opposant.

Aussitôt, les arguments adverses se précipitent. Gardons pour l'instant ceux qui relèvent, également, de la morale. Primo: ne pas intervenir, c'était laisser se perpétuer l'horreur au Kosovo, c'était laisser une fois de plus le crime impuni. «Qu'aurions-nous dit si nous n'avions, une fois de plus, rien fait?», s'interroge ce journaliste. «Combien de fois n'avions-nous pas conspué la lâcheté des Occidentaux?» Oui, la guerre est terrible et nul ne l'applaudit de bon cœur, «mais c'était la moins pire des solutions, dans une gamme d'options qui sont toutes mauvaises».

Il fallait prévenir, mieux agir auparavant? A nouveau, les partisans de l'action armée rétorquent. D'abord, les hommes sont ainsi faits qu'ils préviennent mal. Il en va des conflits comme des machines: on ne répare que lorsqu'il y a une panne. Ensuite, on ne peut pas toujours remonter aux erreurs passées pour s'empêcher d'agir, sauf à invoquer la lâcheté d'hier pour excuser celle d'aujourd'hui. Fallait-il se coucher devant Hitler en 1939 parce qu'il était le produit du mauvais Traité de Versailles, ou des mauvais Accords de Munich?

Quelle est la responsabilité serbe?

Le débat politique, maintenant. Il commence par l'examen de la responsabilité serbe. L'histoire peut-elle exonérer le régime, voire le peuple serbe, de sa crispation nationaliste et des conséquences qu'elle entraîne au Kosovo? Pour beaucoup, Slobodan Milosevic est l'origine du problème, davantage que sa conséquence. Depuis dix ans, méthodiquement, le président serbe a installé un régime de type fasciste, tuant les germes d'opposition, alimentant la haine ethnique, créant l'apartheid politique et culturel des Kosovars. Depuis dix ans, il a défié ses interlocuteurs, menti aux négociateurs, renié ses paroles. «Qu'avons-nous appris de Srebrenica!», dit un rédacteur. Alors oui, «la blessure serbe» existe mais il serait abusif de la confondre avec l'idéologie d'un meurtrier qui l'instrumentalise pour créer au cœur de l'Europe une tumeur maligne qu'aucune bonne foi ne saurait réduire.

Autre vision de la Serbie. Celle d'un peuple et d'une culture aux ressorts profondément différents des nôtres. Celle d'une réalité qui, comme dans l'ensemble des Balkans et en Europe de l'Est, associe encore étroitement sentiment national et appartenance ethnique. Méconnaître cette donnée, c'est ignorer un pan entier du continent et se condamner à l'affrontement avec l'Europe slave et orthodoxe, au cœur de laquelle la Russie joue un rôle majeur, largement sous-estimé par les alliés.

L'analyse des responsabilités et de la sensibilité serbes, ici divergente, est capitale. Ceux qui approuvent la guerre le font parce qu'ils se sont résignés à ne plus croire aux possibilités d'un processus politique. Milosevic est devenu trop pervers et il n'est pas d'autres limites à la perversité que la méthode forte. Les limites de la négociation, en outre, ont été démontrées par le passé: qu'a pu la politique depuis dix ans? «Elle n'a pas été si impuissante, dit l'un, puisqu'elle a contenu l'expansionnisme de Milosevic, qui a perdu toutes ses batailles et vu l'espace serbe se réduire comme peau de chagrin.» «Mais à quel prix! répond l'autre. Au prix de Srebrenica, de la Krajina, des milliers de morts, des centaines de milliers de déplacés.»

Quels sont les objectifs de guerre?

A mesure que le débat se développe, deux embarras symétriques se font jour. Pour les opposants à la guerre, c'est la question humanitaire, qui ne cesse de leur être renvoyée: que fallait-il faire pour empêcher la poursuite des exactions contre les Kosovars après le rejet du plan de Rambouillet par Milosevic? Pour les partisans, c'est la question politique: quel est l'objectif de guerre, jusqu'où la poursuivre, et que faire demain du Kosovo?

Question délicate et bien évidemment centrale que celle des objectifs de guerre. Même parmi les plus fervents partisans de l'intervention armée, les critiques pleuvent. «Guerre mal préparée, mal pensée, mal exécutée», déplore un belliciste qui la soutient malgré tout. Certains, toutefois, n'ont pas ces états d'âme: «Il était clair dès les premières frappes qu'il s'agirait d'une guerre longue, difficile, et qui impliquerait l'envoi de troupes terrestres. Mais il était impossible de l'annoncer dès le premier jour, car une préparation des opinions était nécessaire. C'est à cela que l'on assiste aujourd'hui.»

Guerre d'amateurs, dépassés par la catastrophe humanitaire qu'ils ont amplifiée, stupéfaits par l'inflexibilité serbe qu'ils avaient mal mesurée? Ou guerre de stratèges avisés, qui ont prévu chaque étape, se résignant dans un premier temps à un exode massif pour permettre, en fin de compte, l'élimination du dictateur? Chacun juge selon ses croyances et sa propre histoire.

Effet inverse, en revanche, du fait accompli sur des opposants à la guerre. Maintenant que la boîte de Pandore est ouverte, disent-ils, il faut en suivre la funeste logique: la catastrophe humanitaire oblige les Alliés à s'engager au sol pour rendre leur terre aux Kosovars. Ce n'est pas le moindre paradoxe du débat: on trouve désormais des adversaires de la guerre pour approuver la stratégie des plus fervents avocats de l'action armée.

Quels risques l'Europe est-elle prête à courir?

Mais la question reste suspendue, et personne ne cherche à s'en emparer: que permettront ces frappes? Aucun de leurs partisans n'a de vision précise de leurs prévisibles conséquences. Leurs opposants, par contre, développent des scénarios noirs. Voyons les effets de l'intervention: les premières victimes sont ceux que l'on prétendait défendre, les Kosovars, l'option d'une «autonomie substantielle» du Kosovo s'est évanouie, ce qui présage un redécoupage des frontières auquel tout le monde se refusait, enfin la démocratie que l'on souhaitait voir grandir en Serbie est «clouée sur la croix» par les bombes et l'union sacrée qu'elles ont reconstituée derrière le dictateur. Renverser Milosevic, punir les Serbes? Cela ne peut s'imaginer qu'au prix de l'écrasement du pays, et au terme d'une guerre sanglante. La Serbie, pièce centrale de tout dispositif de paix dans les Balkans, serait alors perdue pour longtemps. Les conséquences géopolitiques de l'aventure s'annoncent incalculables. Le régime russe vacille, une telle humiliation pourrait lui porter un coup fatal. La montée du nationalisme et du panslavisme, alimentée par l'écœurement des Russes devant l'arrogance des Occidentaux, est porteuse d'un durcissement, sinon d'un basculement à Moscou. Conséquences: un réarmement massif de la Russie, l'effacement de dix ans de rapprochement avec l'Europe, et à terme le possible embrasement de tout le continent. Est-ce le risque que nous avons voulu courir? Et l'a-t-on pris en connaissance de cause?

Oui, mais l'Europe doit-elle couvrir des massacres au nom de la fragilité russe, au nom de la mentalité slave? Peut-on admettre que les Conventions de Genève soient piétinées parce que nous avons peur du pire? Nos principes de démocratie, de respect des minorités et des droits de l'homme, doivent-ils être relativisés au nom de l'objectif d'intégration de la Serbie et de la Russie dans l'ensemble européen? «S'il n'y avait pas de risques à faire la guerre, on ferait la guerre tout le temps», résume ce journaliste.

La guerre est un événement majeur. Une guerre si proche, qui pourrait enflammer toute l'Europe, pousse chacun à ausculter sa résolution, à mesurer la place qu'occupent en sa conscience la peur et le courage, le réalisme et l'idéal, la solidarité et l'indifférence, l'immédiat et le long terme.

Mais la guerre est un événement majeur d'une autre manière, aussi. C'est un geste si énorme qu'il change toutes les données d'une situation. Sur cela au moins, on se met d'accord: nul ne sait jamais ce qu'une guerre va entraîner, ce qu'elle va permettre, ce qu'elle va anéantir. «Une guerre, cela change tout, dit une journaliste. Et il faut voir comment cela peut changer pour le mieux.»

J.-J. R.

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