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© Samuel Golay

Journalisme

Contre les «indigents médiatiques», le rôle de l’école

OPINION. L’école publique devrait assurer à tous les élèves le développement de compétences médiatiques indispensables pour lutter contre les bulles de filtre et le développement des fake news, selon Jean-Claude Domenjoz, expert d’éducation aux médias

Nous avons échappé de peu à la catastrophe! L’initiative «No Billag» a été balayée, et selon le deuxième sondage SSR qui a mis en évidence des différences minimes dans les intentions de vote selon l’âge des sondés, le fossé des générations souvent évoqué lors des débats ne se serait pas réalisé. Cependant il s’agit de prendre très au sérieux cet avertissement, car la presse est soumise à de grandes menaces. Parmi celles-ci, les nouvelles habitudes de consommation médiatique. L’utilisation toujours plus intense d’Internet et des médias sociaux pour s’informer progresse, tandis que la part de l’imprimé diminue, surtout chez les jeunes. Plusieurs études devraient nous alarmer.

Selon l’étude sur la qualité des médias de l’Université de Zurich (Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft), un tiers des utilisateurs de médias en Suisse sont des «indigents médiatiques». Ce terme qualifie celles et ceux qui manquent d’un bien immatériel nécessaire à la vie dans notre société, l’information de qualité. Ce sont en majorité des jeunes de moins de 30 ans, en particulier des personnes dont le niveau de formation est bas et qui sont intéressées par les événements qui leur procurent de l’émotion, comme les scandales et les catastrophes. La part des «indigents médiatiques» a fortement cru passant de 21% en 2009 à 32% aujourd’hui. Une part si importante de la population qui n’a pas le goût de s’informer ou qui n’en a pas la capacité constitue un danger pour notre démocratie. Peu et mal informées, incapables de démêler le vrai du faux (fake news), ces personnes sont plus aisément manipulables.

La même étude met en évidence un autre phénomène, l’accès indirect aux médias. En Suisse, 50% de la population fait un usage intense des offres en ligne et des médias sociaux dont la sélection des informations repose sur des traitements informatiques qui répondent au profil des utilisateurs. Les recherches thématiques (Google) et les recommandations à travers les réseaux sociaux prennent le pas sur la consultation des médias, particulièrement chez les jeunes (40% chez les 18-24 ans). Le filtrage automatique de l’accès aux informations par des algorithmes rétrécit l’univers informationnel des individus qui tendent à être enfermés dans une «bulle filtrante». Il en résulte une raréfaction de la variété des points de vue, des opinions et des goûts.

Alors, l’école publique porte-t-elle une part de responsabilité à ce constat très préoccupant? Certainement, car l’école n’a que récemment fait entrer l’éducation aux médias dans son plan d’étude, tant en Suisse romande (2011-2015) qu’en Suisse alémanique (Medien und Informatik, dès 2018), à l’exception notable du canton de Genève où tous les élèves bénéficient d’un tel cours obligatoire depuis cinquante ans (aujourd’hui Médias et images). Dans les écoles de Romandie, il est prévu que la formation aux Médias, à l’image et aux technologies de l’information et de la communication (MITIC) du nouveau plan d’étude soit dispensée dans toutes les classes et toutes les disciplines, tout au long de la scolarité.

Problème, il faudrait recycler l’ensemble du corps enseignant pour assurer cet enseignement spécifique dans toutes les classes. Certes, la Semaine des médias à l’école, organisée par la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) permet chaque année à de nombreuses classes d’être sensibilisées au travail des journalistes par une riche offre d’activités. Cependant, cet événement, temps fort de l’éducation aux médias en Suisse romande, ne touche que 5% du public visé.

Nous soutenons que l’école publique a la responsabilité particulière de s’assurer que tous les enfants qui lui sont confiés acquièrent les compétences médiatiques nécessaires à la vie contemporaine et développent leur connaissance du métier de journaliste ainsi que leur goût pour la presse.


Du même auteur, lire aussi: Alphabétisation numérique: il faut recycler le corps enseignant

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