Ce coronavirus n’aime ni la bonne chère, ni les terrasses ensoleillées. Comment ne pas le maudire à force de voir, au fil de nos pérégrinations françaises depuis la mi-mars, de Marseille à Mulhouse en passant par Dunkerque, cet amoncellement de chaises et de tables ficelées pour ne pas être volées devant les devantures closes de restaurants aveugles? Le New York Times, dans une chronique très juste publiée dès la première vague du tsunami qu’est le Covid-19, alertait sur la fin programmée de notre «société des cafés» qu’est l’Europe continentale. Six semaines plus tard, le mal est fait. Les centres-villes désertés ont transformé les quartiers les plus fréquentés en dédale de rues zombies. Toute l’Europe, sur ce plan, est à l’unisson.

Le pire, à quelques jours des premières levées d’écrou épidémiques, sera le spectacle du déconfinement. Imaginez-vous, enfin libéré de votre canapé et de vos écrans, assis sur les bancs de places françaises, entouré de restaurants fermés à double tour. La nouvelle société européenne forgée par le Covid-19 sera-t-elle celle de la gastronomie «online», où le chef travaillera en webcam avant de vous faire livrer par Uber Eats son navarin d’agneau ou sa dorade «sauce trois quarts»? Je délire. Je salive. Je râle. Imaginez le spectacle. Mardi 21 avril, 19 heures. Entretien à Colmar avec l’un des meilleurs chefs étoilés de la ville alsacienne, devant deux cafés-timbales sur une table tout juste dépoussiérée posée sur le pavé, dans le joli quartier de la «petite Venise». Le reportage de terrain, au temps du coronavirus, finit par faire passer les kebabs réchauffés pour de la vraie cuisine. Car pour le reste, direction les supérettes et leurs sandwichs ou salades sous vide, quotidien culinaire du reporter. Sans parler de la frénésie suscitée, à Paris, par les premiers McDo à rouvrir leurs portes.

Pour notre salut public

Cette France-là sait qu’elle va souffrir. A quoi ressembleront, demain, dans l’Hexagone comme en Suisse, les restaurants et les cafés autorisés à redémarrer? Deux mètres entre chaque table, des serveurs qui se lavent les mains devant vous au gel hydroalcoolique et vous servent un grand cru de bourgogne dans une serviette antibactérienne tout juste sortie de son emballage? Mais il y aura bien pire pour tous ces bistrots qui, jadis (c’était il y a six semaines), vous servaient blanquette et harengs marinés alors que la conversation de votre voisin de table, collé-sérré, noyait votre propre conversation sous son flot de paroles. Oui, tous ceux-là: les cafés sans nappes, les troquets populaires, les restaurants «à la bonne franquette» en voie de disparition, il est vrai, à Paris et dans les métropoles. Le Covid-19, si rien n’est fait pour le contrer, va se faire un plaisir de les asphyxier pour, paraît-il, notre salut public et sanitaire.

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S’y ajoute, évidemment, le volet commercial et financier. Le cash étant appelé à disparaître, plus question de faire rimer cuisine et bistrotiers avec épargne sous le manteau. Tout sera tracé, suivi, analysé. Les patrons de café auvergnats à Paris, remplacés de plus en plus par des Franco-Chinois, auront les inspecteurs du fisc sur le dos grâce aux puces insérées dans leurs ordinateurs. Les terrasses animées seront tout juste bonnes pour le musée, en vrai ou à distance, puisque toutes les collections de tableaux fameux se visitent aujourd’hui depuis votre salon. Le Déjeuner sur l’herbe d’Edouard Manet? Le souvenir d’une époque révolue, où les attestations dérogatoires n’étaient pas indispensables pour s’asseoir dans un parc. L’Absinthe d’Edgar Degas? Un doux rêve devenu impossible à reproduire, à moins de disposer de gants pour se servir un verre. Ne parlons pas du Moulin Rouge de Toulouse-Lautrec: l’idée même de se retrouver dans un cabaret bondé est, à l’heure du Covid-19, une hérésie digne d’un immédiat bûcher.

Prêts à payer le prix?

Bienvenue dans cette France sans cafés, ni restaurants. Le guide Michelin deviendra une agence gastronomique «online». Ses étoiles seront attribuées par des jurys de goûteurs à distance… Bon, arrêtons là. Toutes ces élucubrations sont bien sûr exagérées. Mais posons-nous quand même la question: sommes-nous tous prêts à payer le prix d’un pays devenu l’ombre de lui-même? A Manosque, la ville de Jean Giono et de son Hussard sur le toit, le charme des rues provençales était, début avril, à son firmament. Ni touristes bruyants. Ni enseignes mondialisées. Mais voir l’Hôtel de Ville, sous le soleil filtré par les platanes, sans une terrasse pour achever le récit d’Angelo Pardi poursuivi par la peste de 1838 fut un méchant crève-cœur. Amen. A l’heure du déconfinement, la convivialité des cafés «à la française» sera notre sport de combat.

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