Le Grand Genève l’attendait depuis plus d’un siècle, c’est désormais une réalité. Avec le Léman Express, l’agglomération dispose enfin d’un réseau de RER performant, vingt-neuf ans après Zurich, vingt-deux ans après Bâle et quinze ans après Lausanne. Son inauguration est donc unanimement saluée comme un événement historique appelé à renforcer la coopération transfrontalière.

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Ratio logement-emploi 

Pourtant, Genève inaugure son nouveau réseau ferroviaire dans un contexte politique tendu. Une simple publicité sur un tram, couplée au manque de lucidité d’un conseiller d’Etat ont suffi à ébranler la dynamique transfrontalière. Pis, le rééquilibrage de la production urbaine entre le centre et la périphérie de l’agglomération reste un vœu pieux. Selon les derniers chiffres de l’Observatoire statistique transfrontalier, le canton de Genève n’a accueilli que 35% des 76 300 habitants arrivés dans l’agglomération entre 2011 et 2016, tandis que 55% de ces nouveaux arrivants ont trouvé un logement dans le Genevois français. Dans le même temps, 67% des nouveaux emplois de l’agglomération ont été créés dans le canton de Genève, contre 21% dans le Genevois français. Résultat, malgré la volonté affichée dans les projets d’agglomération depuis 2007, l’équilibre logement-emploi n’a pas évolué. En 2016, le canton de Genève abrite toujours 50% des habitants et 72% des emplois, alors que le Genevois français regroupe 41% des habitants et seulement 20% des emplois. Le district de Nyon est donc le seul territoire qui bénéficie d’un ratio équilibré. Il accueille 9% des habitants et 8% des emplois de l’agglomération.

Refuser la densification du canton au nom de l’écologie tout en renforçant l’étalement urbain dans le Genevois français est aberrant

Certes, ces chiffres ne tiennent pas compte des efforts de construction des années récentes. Ainsi, depuis 2017, le taux de vacance sur le marché du logement du canton est repassé au-dessus de 0,5%, un seuil que Genève n’avait plus atteint depuis l’an 2000. En outre, en 2018, le canton a respecté pour la première fois son engagement de construire 2500 logements par an, un objectif qu’il s’était fixé depuis 2008. Toutefois, rappelons qu’entre 2000 et 2012, le canton a accumulé un déficit de construction estimé à 10 000 logements, soit le nombre de logements construits entre 2014 et 2018. Au même titre que l’inauguration du Léman Express, la production urbaine récente doit donc être considérée comme un rattrapage des retards accumulés. Si les autorités genevoises souhaitent réellement créer «une agglomération compacte, multipolaire et verte», conformément à la volonté exprimée dans les projets d’agglomération, il leur faut poursuivre sur cette voie.

Quel message des scrutins populaires?

Or, le 24 novembre dernier, le Conseil d’État a été désavoué par les citoyens sur l’ensemble des quatre objets en lien avec la politique d’aménagement du canton. Les modifications de zone souhaitées pour densifier la couronne suburbaine ont été refusées par des majorités infimes et le résultat aurait très certainement été différent si le président du Conseil d’Etat, qui préside également le Groupement local de coopération transfrontalière (GLCT), avait réussi à convaincre son propre parti de soutenir ces projets. Néanmoins, si l’on considère l’ensemble des 44 objets de votation portant sur la politique d’aménagement entre 2000 et 2019, le scrutin du 24 novembre n’a rien d’exceptionnel. Depuis le tournant du millénaire, les électeurs genevois ont suivi la position du Conseil d’Etat à 21 reprises et l’ont désavoué à 23 reprises. Ce taux de soutien de 47,7% est nettement insuffisant pour concrétiser les engagements pris dans le cadre du projet d’agglomération.

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Suite au désaveu du 24 novembre, le Conseil d’Etat souhaite organiser un grand débat public autour de la croissance urbaine. Or, ce débat n’a de sens qu’en incluant également les partenaires français et vaudois. In fine, il doit permettre de renforcer la légitimité et le pouvoir décisionnel des instances transfrontalières existantes (GLCT, forum d’agglomération). Les élus et les citoyens du canton de Genève doivent prendre conscience qu’ils ne peuvent pas gagner sur tous les tableaux. Refuser la densification du canton au nom de l’écologie tout en renforçant l’étalement urbain dans le Genevois français est aberrant. Opter pour la décroissance n’est pas plus crédible. Les autorités doivent donc se donner les moyens de redistribuer équitablement les charges et les bénéfices de la croissance du Grand Genève. Autrement, les actifs du canton résideront toujours plus loin de leur lieu de travail et le Léman Express ne fera qu’augmenter cette tendance néfaste pour le vivre-ensemble transfrontalier.