Nous, les médias, sommes assez mal placés pour faire la leçon. Le «corona», décidément, c’est du pain bénit pour l’audience de nos gazettes et de nos sites d’info. Mais en faisons-nous trop ou pas assez? Souvent trop, nous dit-on lorsque nous sortons de nos rédactions. Au point que le quidam peut en avoir, légitimement, jusque par-dessus la tête, parfois… Mais grands dieux, ne se passe-t-il plus rien d’autre d’intéressant dans le monde, que ça suscite autant d’inflation, cette sale bête?

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Bon, il faut dire que «l’épidémie de Covid-19 a atteint plus de 60 pays et contaminé plus de 85 000 personnes» et que «l’inquiétude semble se propager encore plus rapidement dans la population mondiale que le virus, s’amuse le dessinateur néerlandais Ruben», relayé ce lundi par Courrier international:

«Face à cette vague de panique, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) appelle chacun au calme et à la raison. Et particulièrement les marchés financiers.» Même le chef de cabinet par intérim de la Maison-Blanche, Mick Mulvaney, «a minimisé […] le coronavirus […] qui a fait chuter les marchés boursiers américains, disant aux meilleurs conservateurs que la couverture médiatique de la maladie est un stratagème pour blesser son patron, le président Donald Trump», accuse l’agence Reuters et fustige plus encore le Journal de Montréal.

De l’épidémie à la pandémie?

«Les marchés feraient mieux de se calmer pour tenter d’appréhender la réalité», a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus – ledit directeur de l’OMS – le 1er mars à CNBC. «Nous devrions continuer à nous comporter de façon rationnelle. L’irrationalité n’aide en rien. Ce que nous devons prendre en compte, ce sont les faits.» Ne pas paniquer, donc. Seulement voilà, les faits, ajoute-t-il tout aussitôt, c’est que s’il «est encore possible de contenir l’épidémie de Covid-19, cette possibilité se réduit. Nous devons nous préparer ensemble à une pandémie.»

Bonjour l’ambiance. «Neuf euros le masque. Dis donc, vous vous embêtez pas avec les prix.» La pharmacienne hausse les épaules: «C’est pas nous, c’est les fabricants. Il y a pénurie.» La cliente, elle, a aussi acheté trois mini-flacons de gel hydroalcoolique à 3 euros les 20 millilitres: «Je suis nulle en maths mais je calcule que ça fait 150 euros le litre. Le gel hydroalcoolique est plus cher que le champagne. Bienvenue en 2020!» nous souhaite Anne Roumanoff dans le Journal du dimanche.

La petite musique qui sature…

Et de poursuivre. «Je sonne chez les amis. «Le ministre a dit de pas se serrer les mains…» «On s’en fout du ministre!» Accolades, embrassades, insouciance, verres de vin. […] Ils en font trois tonnes, en attendant, ça fait moins de morts que la grippe. N’empêche, Nostradamus avait prévu la peste noire en 2020. On peut parler d’autre chose, s’il vous plaît? Allez, on trinque!» Et l’on oublie la petite musique inquiétante, la saturation de l’espace médiatique, nos conversations colonisées. Et le fait que les «gueules élastiques» en restent bouche bée, mais avec de la voix quand même, au bout du lac:

Le coronavirus rend-il fou? Sans que personne ne connaisse réellement sa dangerosité, il y a «psychose ambiante» et «sueurs froides», pour Le Républicain lorrain. «Voyages reportés, manifestations culturelles [et sportives] annulées, hôpitaux sous pression […]. Pourtant les experts en attestent, le Covid-19 n’est ni la peste, ni le choléra. Sa dangerosité réside davantage dans la désorganisation qu’il induit» que dans sa virulence. «N’empêche, la croissance exponentielle du fléau attise le buzz et les peurs.» Et simultanément, «l’incrédulité de la population reflète la défiance à l’égard des pouvoirs publics».

Les peureux et les matamores

Mais «l’hypocondrie n’est pas le moins pénible des maux», selon Monaco-Matin. «Le coronavirus, de manière presque caricaturale, vient couper» la population en deux. «D’un côté, ceux qui redoutent forcément le pire, se mettent en quête de masques et n’ouvrent plus les portes qu’avec le coude pour éviter de récolter des microbes sur les mimines. De l’autre, les matamores prompts à relativiser la nocivité du virus et à clamer qu’il faut continuer à croquer la vie, en faisant fi des chausse-trappes inattendues, mortelles parfois, qu’elle glisse sur notre route, le coronavirus n’étant pas la pire menace qui rôde.»

Et pendant ce temps, déplore le site AgoraVox, «la psychose autour du coronavirus s’intensifie. Chaque matin, tous les journaux font le compte des morts et des infectés […]. Au fur et à mesure que la maladie se propage, […] l’intérêt […] continue de grandir, comme en témoigne l’évolution des recherches de vidéos YouTube» qu’on peut faire avec Google Trends. Alors il faut donner le change. «Refuser une main tendue – sans passer pour un goujat –, éviter la bise ou l’étreinte, pratiquer le footshake… Partout dans le monde, le coronavirus induit de nouveaux comportements en société», a constaté la chaîne québécoise TVA Nouvelles. Rire un peu, car il y a des solutions, comme le préconise la Dresse Sylvie Briand, de l’OMS:

Bref, si «depuis quelques jours, les journaux regorgent de conseils sur les nouveaux comportements à adopter pour remplacer les poignées de main et les bisous», ils rappellent aussi «que le fait de se serrer la main est relativement récent, datant du Moyen Age, et très occidental, et un expert en savoir-vivre interrogé dans plusieurs médias, dont L’Obs, Philippe Lichtfus, insiste par exemple sur l’importance de surtout «regarder la personne que l’on salue». L’occasion de parfaire notre éducation… ou celle qui n’a jamais été faite. «Illustration de ces nouveaux comportements sanitaires et sociaux, le ministre de l’Intérieur allemand, Horst Seehofer, a refusé lundi de serrer la main tendue de la chancelière Angela Merkel. Les deux responsables en ont ri ensemble»:

Et à Séoul, le 28 février dernier, lorsque «le président sud-coréen a fait sensation en saluant ses députés d’un fist bump, un check de la main jadis popularisé par Barack Obama»? «Une très mauvaise idée selon le Times de Londres, qui rappelle que ce geste n’a aucune raison d’être moins dangereux qu’une poignée de main. Les mains peuvent être un vecteur de contamination si on les porte ensuite au visage, un geste qu’on fait machinalement de nombreuses fois par jour. Il faut s’entraîner à ne pas toucher ses yeux, son nez ou sa bouche», avance un médecin de l’Imperial College de Londres.

Bref, si l’on en revient à l’information proprement dite, Isabelle Veyrat-Masson, directrice de recherche au CNRS, historienne et sociologue des médias, dit sur France Culture que ceux-ci «se retrouvent au centre d’un phénomène où l’on dénonce la peur, mais on l’utilise aussi pour agir. Les gens ne se protégeront que s’ils ont peur. Elle est utilisée à la fois comme perspective et comme outil par les médias, alors que le risque est que cela soit contre-productif. Ça n’est pas facile à régler», ça.

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D’où ces questions qui surgissent, via la radio française Tendance Ouest: «Avez-vous le sentiment d’être bien informé? Est-ce trop? Est-ce qu’on vous cache des choses? Est-ce anxiogène? Etes-vous indifférent?» Elle est allée tendre son micro «sur le marché d’Alençon. Les réactions sont globalement sereines, même si quelques-uns estiment que le virus ne s’est pas arrêté à la frontière de l’Italie et que d’autres s’interrogent sur l’efficacité des masques. Globalement, personne n’a changé ses habitudes, même si certains admettent s’interroger avant de se déplacer…»


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