Surpris par l’apparition du coronavirus, les gouvernements de la planète ont réagi de manière très diverse. Après une phase de sidération qui a vu certains d’entre eux tenter d’ignorer le problème, les réactions se sont organisées selon trois approches principales.

La première attitude a misé sur une forme de laisser-faire. C’est la voie qui a été suivie par Trump, Poutine et, dans un premier temps, Johnson. On qualifie la maladie de «grippette» en affirmant pouvoir parvenir bientôt à «l’immunité de masse». On relativise le nombre de décès, en notant qu’il s’agit de personnes âgées ou déjà affaiblies avant l’attaque du virus. Dans les pays réellement démocratiques, cette stratégie est difficilement tenable sur la durée. L’ampleur des dégâts humains, bien visibles, effraie la population, qui réclame des mesures de protection sanitaire et économique. Elle aboutit soit à une correction de la ligne, soit à un désastre social et sanitaire.

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L’approche européenne

La seconde approche est celle de l’autorité brutale et des planifications strictes, à la manière de la Chine. Cette stratégie est hélas fortement liberticide. Le manque de transparence empêche toute évaluation fiable de son efficacité. Enfin, l’absence de liberté d’expression, et donc de débat, augmente fortement les risques d’erreurs. La troisième attitude, suivie par l’Union européenne et la plupart des pays d’Europe, repose sur une approche globale largement inspirée de la pensée social-démocrate:

1) Accepter les faits et s’appuyer sur la recherche scientifique. Ce qui a signifié admettre, d’une part, que la Covid-19 est une maladie grave, avec une létalité très nettement supérieure à la grippe, et reconnaître, d’autre part, qu’elle entraîne des conséquences socio-économiques considérables.

2) Définir un intérêt général. L’objectif central des Etats a été à la fois de protéger la santé et de maintenir à flot leur économie, notamment en considérant la société comme un tout, sans jouer des secteurs ou des régions les uns contre les autres.

3) Miser sur l’action collective et la solidarité. En Europe, la gestion de la crise s’est fortement appuyée sur les services publics.

4) Associer la population. Des politiques de sensibilisation ont engagé autant que possible la responsabilité et la capacité d’action de chacun, qu’il s’agisse de la distanciation sociale ou des mesures d’hygiène.

5) Ne laisser personne au bord du chemin. A l’inverse d’une logique darwiniste, les Etats européens ont consacré des moyens considérables pour protéger les personnes et les entreprises, tant au plan sanitaire qu’économique.

6) Ne pas craindre les mesures coercitives, mais dans le respect du principe de proportionnalité et des droits fondamentaux. Ainsi, les Etats ont limité les regroupements, les déplacements et les activités à risque. Suivant le contexte et la gravité de l’épidémie, ces mesures ont été plus moins restrictives, plus modérées en Suisse et en Allemagne, plus drastiques en Italie, en Espagne ou en France.

7) Intégrer la dimension supranationale. Tous les Etats européens ont échangé de précieuses informations, mais aussi des matériels, tout en mettant en place des coopérations inédites sans se préoccuper des frontières. Et tous se sont souciés des pays les plus pauvres, à l’extérieur du continent.

8) Assurer un juste partage de l’effort financier. Cet aspect, pas encore réglé, sera décisif. Une monétarisation partielle de la dette publique combinée à un effort fiscal des milieux très aisés permettra de préserver le pouvoir d’achat du plus grand nombre.

Discours libéral devenu inaudible

Ensemble, ces huit axes construisent une méthode qui est en gros celle de la social-démocratie. Ce n’est donc pas la réflexion théorique, mais une expérience directe et à vaste échelle sur le terrain qui a validé les attitudes clés de ce courant politique. Ce succès contraste brutalement avec les préjugés qui ont dominé ces quinze dernières années. Pour les libéraux, la social-démocratie empêcherait le libre marché de résoudre tous les problèmes. Pour certains écologistes, elle refuserait de sacrifier la prospérité à la protection de l’environnement. Pour l’extrême droite, elle s’opposerait à la nation en misant sur le cosmopolitisme. Pour l’extrême gauche, elle serait synonyme de trahison, sans que l’on sache vraiment de quoi ni pourquoi.

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Autant de discours devenus inaudibles. Face aux menaces sérieuses, le laisser-faire et l’individualisme sont inopérants. A cet égard, le revirement de Boris Johnson est spectaculaire. En quelques jours, il a renié sa stratégie initiale et pris des mesures sanitaires drastiques. Pour résoudre les défis du siècle, une approche rationnelle, solidaire, responsable et constructive est incontournable. Espérer résoudre les problèmes à venir par l’autoritarisme, l’égoïsme ou l’appauvrissement de larges couches de la population est une illusion conduisant au chaos. L’expérience de la pandémie permet donc d’affirmer que l’avenir est à la social-démocratie.


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