Le coronavirus révèle l’importance du toucher dans la vie sociale. Ne plus se serrer la main et se tenir à une «distance sociale» de 2 mètres sont des mesures nécessaires pour lutter contre la propagation du virus. Celles-ci sont partout ressenties comme limitantes. On a le sentiment que le monde se rétrécit. Notre rayon d’action se réduit physiquement, alors que les réseaux sociaux explosent. Le sentiment d’amputation sociale pourrait tourner à la panique si les mesures pour contenir la propagation du virus ne réduisaient plus seulement la circulation des personnes mais aussi celle des biens. La condition impérieuse à laquelle il est possible de souscrire aux mesures de confinement est que les biens vitaux (alimentation, médicaments) continuent de circuler. La crise actuelle nous rend plus conscients de nos dépendances.

Le règne de la marchandise

Dans une configuration de productions délocalisées, le concept globalisant d’interdépendance cache mal les dépendances différentielles et les inégalités d’accès aux biens de première nécessité. Quand des soignants sont obligés, en France, d’acheter des masques au marché noir, c’est la réalité des inégalités d’accès aux biens et aux services, et la corruption qui s’ensuit, quotidienne dans les pays du Sud, qui nous saute à la figure. L’état de nécessité est produit par l’égoïsme, quoi qu’en dise le libéralisme économique qui, à l’instar d’Adam Smith, affirme qu’en poursuivant leur intérêt propre les individus contribuent au bien de tous. La marchandisation potentielle de toute chose a commencé avec le mercantilisme qui, aux XVIe et XVIIe siècles, a fondé la richesse des nations sur leurs réserves en or et en argent. La logique d’accumulation capitaliste a ensuite entraîné le pillage des ressources naturelles, avec les conséquences que l’on sait sur l’état de la planète. Le réchauffement climatique est la conséquence de la marchandisation qui repose sur la croyance de l’accès au bonheur à travers la marchandise.

La naturalisation de l’individualisme

Le patient zéro est peut-être un nouveau riche, victime de la mode…

Cette idéologie a naturalisé l’individualisme: les personnes sont vues comme des individus, des consommateurs, se promenant dans un monde peuplé de produits qu’il faut avoir, au-delà de la survie, pour se distinguer. Le coronavirus est peut-être une maladie de la distinction: il se pourrait bien que le patient zéro ait été infecté par un pangolin, cet animal rare à écailles dont la chair tendre est prisée comme une nouvelle marque de distinction sociale en Chine. Le patient zéro est peut-être un nouveau riche, victime de la mode… C’est la distinction sociale, avec tous ses excès, qui est au fondement du pillage de la planète, donc du réchauffement climatique, et maintenant de la pandémie du coronavirus. La maladie est sociale: elle est le symptôme de l’ordre social de l’apparence, qui amène des dirigeants à cacher la vérité pour gagner réputation et investissements. Dans l’ordre social néolibéral, ce sont les intérêts économiques qui conditionnent tout, y compris la santé publique. La maladie sévit davantage où la promiscuité est plus grande. Les plus pauvres paient toujours le plus lourd tribut.

Remonter des symptômes aux causes

Quand on aura surmonté les symptômes du coronavirus, il faudra s’occuper de ses causes plus profondes, au-delà de l’épidémiologie. L’ordre néolibéral qui naturalise l’individualisme et la concurrence en est assurément un moteur. Avec cette pandémie, le diktat de la performance entrepreneuriale chancelle. Les conséquences économiques de la pandémie sont gigantesques, la productivité chute, les pertes sont énormes. Les idées reçues sur la concurrence, la performance et le retour sur investissement devront toutes être revues. Il faudra aller au cœur du système.

Ceux qui n’en sont pas (encore) victimes ne ressentent qu’un sentiment de restriction attribué à une maladie qui impose de limiter les interactions in vivo. Mais cette symptomatologie ne voit que la pointe de l’iceberg. Une analyse plus profonde signale la place cardinale du toucher dans l’ordre social néolibéral. Car toute l’économie repose sur la manipulation des objets, leurs assemblages, leur mise en circulation. Le toucher régit le mode d’action entrepreneurial: saisir les ressources naturelles, les transformer en objets de consommation. La subordination des sens (et du sens) à la marchandise: ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on hume, ce que l’on goûte, dépend de ce que l’on touche.

Notre réflexivité est dominée par le toucher, la manipulation d’objets, leur marchandisation. Combien de temps encore les objets vont-ils aliéner les sujets, et la marchandisation détruire l’environnement? Combien de catastrophes faudra-t-il encore pour qu’émerge enfin un autre ordre social?

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