Depuis l’horreur des deux boucheries du XXe siècle, avec leurs 40 millions de morts militaires et 55 millions de victimes civiles, l’Europe n’a pas connu de conflit important sur son sol: 75 ans de paix, un miracle au regard de l’histoire. Et voilà qu’au gré d’un «gros» virus de 0,1 micron de diamètre, nous sommes de nouveau en état de guerre mondiale.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit comme j’ai pu le constater en Italie avant que cela soit le cas chez nous: masque (à gaz), couvre-feu, interdiction des déplacements, fermeture des lieux publics, hôpitaux au taquet, prises de parole officielles et graves, communiqués permanents des médias, recommandations impératives passant en boucle, police qui patrouille… tous les ingrédients sont là!

Contre toute attente, les peuples obéissent! Passe en Chine ou en Corée, mais dans nos démocraties libertaires, ce n’était pas gagné d’avance. Or les Italiens n’ont pas bronché quand on les a enfermés dans leur ville, qu’on leur a interdit de circuler, qu’on les a munis de gants et de masque. L’instinct survivaliste a pris le dessus et chacun a fait des provisions, tel l’écureuil cache ses noisettes.

Comme toujours, les situations de crise révèlent les qualités et les défauts naturels des individus: les solidaires le seront au centuple, les égoïstes aussi. Contrairement à ce qui se dit dans les médias, il n’y a pas que le meilleur qui se fait jour. Dévaliser les rayons des magasins n’est pas solidaire: partagera-t-on au moment où cela deviendrait nécessaire? La fourmi sauvera-t-elle la cigale?

Combat contre l’invisible ennemi

Depuis le début de la crise sanitaire, les Asiatiques suscitent une méfiance incontrôlée, pour ne pas dire du racisme, de la même façon qu’en temps de guerre on suspectait chacun d’être un collaborateur ou un espion. Tout à coup, l’autre prend le visage de l’ennemi.

La mondialisation des échanges, les voyages permanents des cadres d’entreprise et des chercheurs académiques a permis qu’une épidémie chinoise devienne une pandémie. Alors qu’en 1939-45 le conflit parti d’Europe s’est étendu en Asie, aujourd’hui le virus venu de Chine semble en voie d’être terrassé tandis que l’Europe est devenue l’épicentre de la pandémie.

Pour gagner le combat contre l’invisible ennemi, une communication de guerre a été employée, une psychose instaurée, une angoisse distillée. La cause est juste, les gouvernements prennent sans doute de bonnes décisions et les critiques qui circulent n’ont aucune valeur tant nous sommes ignorants face à cet ennemi, moins nouveau que l’on croit puisque le SRAS en 2002/2003 et MERS-CoV en 2012 étaient également des formes de coronavirus.

Au jour le jour, en tâtonnant, les gouvernants livrent leurs consignes, avec les experts de la santé en arrière-plan. Mais chacun a les siens. En Chine, confinement drastique mais, en Corée du Sud, liberté de déplacement avec des drive-in de dépistage à l’échelle nationale; en Europe, pas de tests (en a-t-on en suffisance?) mais des fermetures de frontières en ordre dispersé…

Chaque époque a sa guerre

Les populations semblent approuver les décisions qui leur sont imposées, ce qui explique leur discipline. A bien y regarder, un vent d’aventure souffle dans des sociétés qui n’en avaient pas connu depuis longtemps. Chacun se sent le protagoniste de l’Histoire, et participe à un combat d’autant plus facile à mener qu’il n’y a rien à faire, sinon se protéger jalousement soi-même d’un virus d’autant plus malin qu’il est mutant.

Les gens sont à fond dans le système, concentrés et conscients de vivre un moment exceptionnel. Quoi qu’il arrive, ils seront les survivants (cela n’arrive qu’aux autres!) ou les victimes d’un combat titanesque qui se racontera aux petits-enfants… Chaque époque a sa guerre. Celle-ci connaît ses héros, ceux qui partent au combat au péril de leur vie: ce sont les soignants. Tous les autres sont des civils qui se terrent pour éviter les bombardements, fussent-ils des éternuements.

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