Les saints de glace ont passé, sans trop de dégâts, juste un coup de froid. Des trois saints du calendrier catholique dont la célébration coïncide avec le retour du gel, celui du 11 mai, saint Mamert, est connu pour avoir institué trois jours de prière contre les calamités. Au Ve siècle, les calamités étaient dévolues aux autorités de la chrétienté qui détenaient le secret des causes et le pouvoir d’apaiser les souffrances. Au 37e jour après Pâques, saint Mamert conduisait des processions sur les paroles de l’Evangile de Jean (15,7): «Demandez ce que vous voudrez et cela vous sera accordé.» Les incendies s’éteignaient, la terre se refermait après s’être ouverte, les loups repartaient dans les forêts, les enfants survivaient à leur cinquième anniversaire, les prés cessaient de jaunir.

Trois registres déprimants

A la Saint-Mamert 2020, la Suisse a été déconfinée. Les processions sont interdites mais pas les paroles de l’Evangile selon Jean. Nous demandons le retour des corps de tous les jours, disparus dans les bagages de la maladie et de la mort, les corps qui se frôlent ou s’embrassent dans les rues, sautent de joie dans les stades, crachent leur colère dans les manifs, s’entassent dans les bars, pleurent au cinéma, applaudissent au théâtre, se coudoient dans les magasins. Corps audacieux ou timides mais livrés aux cérémonies de la société des vivants. Car c’en est fini: chacun a repris son corps bien à soi, le tient à distance des autres pour le protéger, le montre en vidéo, sans odeur ni chaleur, quand il n’en peut plus d’être seul. Les rites des naissances, des mariages, des anniversaires, des réussites scolaires, des décès, qui sont la célébration des corps en vie, sont réduits au rite pour le rite, désincarnés. Retenus, disciplinés, employés à leur seule survie, les corps fabriquent des idées noires ou moroses.