Opinion

Le corps intime, incarnation politique du féminisme

OPINION. Camille Froidevaux-Metterie ouvre des pistes visant à émanciper le corps-objet du «deuxième» sexe de son formatage, écrit l’historien Grégoire Gonin

Avec Le Corps des femmes. La bataille de l’intime (2018), passé inaperçu en Suisse en plein #MeToo, Camille Froidevaux-Metterie signe un grand petit livre de phénoménologie politique. En neuf chapitres percutants, la chercheuse ouvre des pistes visant à émanciper le corps-objet du «deuxième» sexe de son formatage historique. Un territoire de luttes décisif, après les batailles du vote, de la procréation, du travail, de la famille et du genre. Florilège.

L’autrice invite tout d’abord à mettre fin à la passivité forcée des femmes dans l’espace public, où règne la culture du viol. S’y aventurer (sortir seule dans un bar, danser non accompagnée, rentrer avec le dernier bus) implique l’abolition du sentiment d’illégitimité d’occuper le terrain. Tout concourt pourtant à la non-exploitation des potentialités physiques d’un corps libre de ses mouvements, de l’acquisition précoce d’une gestuelle «de fille» (s’asseoir jambes serrées, marcher à petits pas, avec grâce et retenue, entraves vestimentaires: talons, jupe) à la perte de confiance à la puberté et sa morphologie changeante livrée en permanence à l’évaluation, et à la dévaluation, des hommes. La démasculinisation de la sphère publique ne se fera pas non plus sans la déféminisation de la sphère privée.

Retournement du regard

Le retournement du regard doit aussi concerner les règles, vécues dans le dégoût du catimini (du grec katamênios, mensuel) et le déni de la publicité et son «pouvoir magique de transformer le sang en un liquide bleu irréel». Nombreuses toutefois sont celles décidant de se délester du fardeau de la honte, de la souillure et de la dissimulation pour se réapproprier la maîtrise du cycle, en évinçant serviettes ou tampons (coûteux, non écologiques, toxiques) au profit d’autres dispositifs (culotte de règles, coupe menstruelle, flux instinctif libre).

La féminisation toute relative du parlement suisse doit concourir à une révolution des mentalités

Né aux Etats-Unis, le mouvement childfree (d’où choix, contrairement à childless) s’oppose à l’exaltation du bonheur maternel et son idéalisation sociale et médiatique. Trop souvent, le non-désir d’enfants se heurte aux obstacles à la stérilisation. Les praticiens rejettent une demande jugée insensée ou ridicule et recommandent «de consulter un psy plutôt qu’un gynécologue», sourds aux motivations diverses (peur de souffrir de la grossesse ou de non-épanouissement social, bien-être à vivre sans enfants, désir de liberté, etc.). Longtemps on ne demande pas aux femmes ce qu’elles font «dans la vie», sinon des enfants. Mais le «bouleversement anthropologique» – la remise en cause de «l’impératif immémorial de la reproduction» – est en marche.

La ménopause et sa «rhétorique de la fatalité» font l’objet d’autres belles pages. En termes de célibat, l’écart entre les sexes se creuse dès 55 ans. Sur les sites de rencontre, les femmes de 49 ans reçoivent 40 visites par semaine, contre 3 dès 50 ans, projetées dans le hors-champ de la procréation et de la personne désirante, sauf en cougar bestialisée. Après la cinquantaine, le corps des femmes devient poids, celui des hommes ressource financière d’un avenir sans elles, avec plus jeunes qu’elles. Le marché sexuel implicite et ses capitaux (âge, classe, race) déploient tous leurs effets.

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Rapport de force permanent

«Nos seins ne nous appartiennent pas», constate-t-elle plus avant. «Destinés à exciter les hommes et à nourrir les enfants, les seins ne pouvaient être que relatifs, toujours voués à d’autres.» Or, dans une sexualité (enfin?) libérée de la pénétration phallocratique, ni l’âge ni la taille ne comptent au ressenti. Le soutien-gorge à coques rigides signifie une standardisation mammaire, empêche la circulation normale du sang et provoque l’amollissement des seins qu’il prétend fortifier.

On ira en revanche plus loin que la politologue sur l’«esclavage esthétique» de l’épilation. Certes la «beauté du lisse», amplifiée par la pornographie, occulte les fonctions érogènes (par frôlement) et sanitaire (anti-bactéries) de la toison. Mais s’épiler, parmi d’autres diktats corporels (maquillage, cheveux longs, etc.), c’est se soumettre à la violence symbolique du code de séduction masculin: «la» femme «doit» être soignée, donc attirante. Le poil participerait de la seule virilité (valorisé ici, stigmatisé là); au point que même les femmes (y compris féministes) culpabilisent, par aliénation, de conserver une pilosité là où (moustache, dos, ventre, poitrine et non seulement jambes, pubis, aisselles) elle respecte l’ordre biologique (le poil est universel) mais transgresse l’ordre social (le poil est sexué).

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Le corps est politique, le rapport de force permanent. La féminisation toute relative du parlement suisse doit concourir à une révolution des mentalités. La philosophe plaide l’affranchissement des injonctions sociales, médiatiques et commerciales et aspire à l’éclosion d’un individu détaché de la binarité hommes-femmes au profit d’une «fluidité des genres».

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