Revue de presse

La Corse se dirige vers un statut plus émancipé de la France

Les nationalistes arrivent largement en tête du premier tour des élections régionales. Mais les vainqueurs préviennent: même s’ils veulent davantage d’autonomie, l’île de Beauté n’est pas la Catalogne

Deux ans après des élections locales qui avaient donné le pouvoir aux autonomistes et aux indépendantistes, la liste nationaliste conduite par le leader autonomiste Gilles Simeoni (Pè a Corsica, «Pour la Corse») est arrivée ce dimanche en tête du premier tour des élections territoriales. Elle a réuni 45,36% des suffrages, selon les résultats définitifs. Mais avant le deuxième tour, le 10 décembre, on parle toujours bien ce lundi de «nationalistes», qui «ont mis une sourdine à leurs revendications d’indépendance», avance Le Soir.

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Les Corses élisaient les 63 représentants de leur nouvelle Collectivité territoriale unique (CTU), «qui intègre les compétences de la région et des deux départements existants». Les nationalistes partaient «favoris d’un scrutin particulièrement observé par la presse étrangère après la crise catalane», faisait remarquer Courrier international juste avant le week-end. Au journal de Bruxelles, Gilles Simeoni, président du Conseil exécutif de Corse, confiait d’ailleurs que ses adversaires cherchaient «à en faire un épouvantail», sous ce titre à la belgitude certaine: «Ce que les Corses ont retenu du flan catalan.»

«En Corse, cela aurait sûrement dégénéré!»

«Pour lui, les deux entités ont peu de choses en commun. L’une est une géante (7,5 millions d’habitants, 20% du PIB espagnol), l’autre est une naine (330 000 habitants, 0,5% du PIB français). Ce qui ne l’empêche pas de confesser une sympathie naturelle évidente. Voire de l’admiration»: «Il y a eu une part d’héroïsme des Catalans à ne pas répondre à la violence, dit-il. En Corse, cela aurait sûrement dégénéré!»

N’empêche, la comparaison se justifie tout de même, selon El País, qui titrait, au plus fort de la crise constitutionnelle espagnole: «La crisis catalana planea sobre las elecciones en Córcega.» Car «si les autonomistes corses espèrent un statut semblable à l’autonomie catalane, les indépendantistes, eux, rêvent de la Catalogne indépendante que les députés catalans ont proclamé le 27 octobre», écrivait le quotidien madrilène, décrivant le duo formé par Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, l’actuel président de l’Assemblée de Corse, comme «un des tandems les plus hétérodoxes de la politique française».

Ils sont tous deux dotés de pas mal d’humour, comme l’indiquait récemment Corse-Matin, lors d’un meeting de Pè a Corsica à Ajaccio: aux conservateurs de droite et de gauche, Simenoni annonçait que «si les Corses nous confirment le 10 [donc le jour du deuxième tour, ndlr], le 11 c’est l’indépendance, […] provoquant les fous rires d’un public conquis sa cause» et montrant bien que la sortie de l’autorité républicaine n’est de loin plus à l’ordre du jour. Ou pas avant un bon bout de temps. Toutefois, c’est pour l’heure «un message clair envoyé à Paris», affirme Simeoni dans Le Parisien, lui qui a conquis la mairie de Bastia en 2014 mais «s’est dit partisan d’une large mais stricte autonomie, à la différence de son allié Talamoni, qui envisage l’indépendance mais pas avant dix ans».

La Repubblica l’avait rencontré, ce Talamoni qui, «avec son allure d’intellectuel, son costume sombre, […] n’a pas l’air d’un révolutionnaire. Dans son bureau, nulle trace de drapeau français.» Il «favorise la langue corse, qu’il utilise dans ses communiqués, dans ses tweets, et à laquelle il a dédié un dictionnaire savant. Aux cérémonies officielles, il ne chante pas La Marseillaise, mais il se lève, «par respect». Quand il parle du gouvernement de Paris, il dit «la France, pays étranger bien qu’ami». […] Il aime l’Italie, même s’il rappelle la date cruelle de 1768, quand la République de Gênes donna la Corse en gage à la France pour payer ses dettes.»

Toutefois, il faut bien comprendre, dans le sillage du quotidien italien, que la victoire du clan nationaliste n’est pas «un séisme, ni pour la France ni pour l’Europe. On ne parle ni de référendum, ni de sécession, ni de déclaration d’indépendance.» L’objectif était «plus modeste»: «Un processus d’autodétermination, avec des propositions telles que l’enseignement du corse dans toutes les écoles et la lutte contre la spéculation immobilière engendrée par les continentaux.» Le Figaro confirme que «la Corse n’est pas la Catalogne. Sur l’île, l’indépendance n’est plus à l’ordre du jour alors qu’au-delà des Pyrénées, nombreux sont ceux qui la demandent encore. A Bastia, Ajaccio ou Corte, le réalisme a triomphé. Les séparatistes ont fini par comprendre qu’ils n’ont pas les moyens de leurs ambitions.»

Avis contraire dans Le Point, pour lequel, «de l’aveu même d’un ancien leader de la gauche insulaire, c’est un tremblement de terre dans le paysage politique […]. On s’attendait à une vague nationaliste, ce fut une déferlante sans précédent qui a submergé la Corse. Les nationalistes avaient annoncé la couleur dès leur entrée en campagne: ils comptaient bien asseoir leur hégémonie sur l’échiquier politique insulaire en raflant une majorité dans la prochaine collectivité unique de Corse qui doit fusionner, au 1er janvier 2018, l’actuelle collectivité territoriale et les deux départements de l’île.» De quoi titrer: «Le tsunami nationaliste.»

Et maintenant? «Les futurs élus de la CTU remplaceront les 30 conseillers départementaux de Haute-Corse, les 22 de Corse-du-Sud et les 51 élus de la Collectivité territoriale de Corse, explique Nice-Matin. Ils n’auront qu’un mandat de trois ans et demi, jusqu’en 2021, date à laquelle les Corses revoteront, comme tous les Français, pour les élections régionales.»

Concrètement, «les élus assureront la gestion de l’île en matière, entre autres, de réseau routier, d’aménagement du territoire, de développement économique ou d’action sociale», résume Le Monde. «Cette organisation institutionnelle inédite a été précisée, en matière budgétaire, financière, fiscale et comptable» et «le budget de la collectivité devrait avoisiner 1 milliard d’euros, mais il est d’ores et déjà grevé par l’important volume de la dette, de l’ordre de 600 millions». Les adversaires de cette réforme dénoncent d’ailleurs une «usine à gaz» qui devrait employer beaucoup de monde avec la mise en place d'«une chambre des territoires, censée assurer une représentation du rural» et qui «regroupera les élus locaux des intercommunalités et des communes. Son rôle ne sera cependant que purement consultatif.»

«Nationaliste par défaut»

En attendant, la leçon de ce premier tour de scrutin, c’est La République des Pyrénées qui la donne, en faisant de la Corse une région «nationaliste» par défaut. «Les électeurs corses se sont servi des nationalistes pour «dégager» une classe politique […] comptable de la situation économique et sociale désastreuse de l’île», selon le quotidien de Pau. Selon lui, les nationalistes «sont allés au-delà du pronostic qui leur était déjà favorable depuis la série de succès déjà enregistrés aux municipales de 2014, aux régionales de 2015 et aux législatives de 2017». Ils l’emportent, certes, «avec une abstention record (plus de 52%)» et si «autant de Corses ne se sont pas déplacés», c’est que le temps était exécrable, mais aussi qu'«ils consentaient à la reconduction des sortants sans être nécessairement en accord avec leurs idées».

Et de poursuivre: «Le phénomène de renouvellement incarné par Macron n’a pas joué en Corse, car les électeurs lui ont préféré des Simeoni et des Talamoni plus en phase avec cette «communauté de destin» que les Corses ressentent au-delà de leurs différences politiques. Les nationalistes corses aujourd’hui en responsabilité sont cependant assez avertis, pour ne pas céder à une euphorie excessive. […] Il existe potentiellement un fort courant d’opinion qui pourrait se réveiller si le rattachement à la France devait être remis en cause. Mais la domination majoritaire des nationalistes corses sur toutes les autres forces politiques, dont aucune ne dépasse 15%, les place en excellente position pour maintenant faire valoir auprès du gouvernement l’évolution du statut qu’ils réclament vers plus de compétences propres pour leur collectivité territoriale. Tout en sachant qu’un dérapage «catalaniste» leur coûterait cher.»

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