EN TÊTE

En Corse, la terreur en cravate

OPINION. Emmanuel Macron a défié les nationalistes à Bastia. Avec un homme comme Jean-Guy Talamoni, la France se prépare à des lendemains corsés

Un pays ami… A Bastia l’autre jour, quand il a salué respectueusement le président de l’Assemblée de Corse, Emmanuel Macron a risqué, fugace, un petit sourire narquois. Politesse oblige, même devant un adversaire si endurci, un élu qui vomit la République, un ennemi à vrai dire.

«Un pays ami»: c’est ce que dit au mieux de la France Jean-Guy Talamoni, qui écoutait le président avec cette sorte d’amertume sur ses minces lèvres serrées. Un pays étranger dont il ne reconnaît pas le drapeau et dont il refuse de chanter la Marseillaise. Il affirme que la Corse sera indépendante avant sa mort: il a 58 ans. Dans un premier temps, il la veut autonome en trois ans: concession provisoire à ses alliés plus modérés dans le camp des nationalistes; ils ont posé ensemble leurs conditions, et Macron est venu sur l’île pour leur dire qu’il les refuse.

Fortes turbulences

Les éléments d’un drame se mettent en place. La France va connaître, sur son flanc sud, de fortes turbulences. La Corse, dit-on, n’est pas la Catalogne. C’est vrai: les indépendantistes de Barcelone sont déterminés mais pacifiques; ceux de l’île aiment les armes et la poudre.

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Un souvenir. C’était en janvier 1996. Dans un bois de châtaigniers, près de Corte, des centaines d’hommes cagoulés et surarmés étaient rassemblés dans une clairière devant des caméras complices. On disait le Front de libération nationale de la Corse en perte de vitesse, et les partisans de la lutte armée voulaient prouver le contraire. Mais cette démonstration de force, à laquelle aucun policier ni aucun gendarme ne s’étaient opposés, était aussi une mise en scène. Sous les châtaigniers, le FLNC avait annoncé une trêve, que Paris demandait comme condition d’un possible dialogue.

Le lendemain, à Ajaccio, le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, attendait une délégation à la préfecture. Dans la cour, un homme aux lèvres minces et aux cheveux coupés très courts, expliquait avant de monter chez le ministre que le soi-disant déclin du nationalisme était une pure propagande. Avocat, jeune élu, et dans ce combat depuis l’adolescence, Jean-Guy Talamoni, Ghjuvan Guidu pour ceux qui parlent corse, avait été envoyé à la préfecture par A Cuncolta naziunalista, vitrine publique du FLNC clandestin.

En 1996, la trêve n’a pas tenu. La lutte armée de basse intensité, menée désormais par des groupes rivaux, a duré jusqu’en 2014. Elle a pris fin parce que ce terrorisme local devenait embarrassant pour lui-même au moment où une autre sorte de terreur inquiétait l’Europe et la France.

Adieu aux armes

Terrorisme? Difficile d’en parler autrement: cinq mille attentats – mitraillages, exécutions, coups de main à l’explosif – en presque quarante ans de combat violent contre le pouvoir républicain. Le plus spectaculairement sanglant fut l’assassinat du préfet Claude Erignac. Il venait de prendre ses fonctions à Ajaccio quand Talamoni était reçu par la ministre de l’Intérieur pour proposer, comme il le disait alors, un «programme de décolonisation». Le préfet a été exécuté en pleine rue, juste deux ans plus tard.

L’adieu aux armes (ou l’au revoir) auquel les nationalistes ont été contraints il y a quatre ans leur a été profitable. Rassurés, les Corses, que des années de désordre violent lassaient, les ont portés au pouvoir. Les clans plus ou moins réconciliés contrôlent aussi bien l’Assemblée (Talamoni, l’indépendantiste) que l’exécutif (Gilles Simeoni, l’autonomiste) de l’île politiquement unifiée. Les frontières entre les factions sont poreuses, mais les deux hommes sont rivaux, et il n’est pas sûr que le second goûte beaucoup l’activisme de Jean-Guy Talamoni qui se comporte souvent comme un chef d’Etat qu’il rêve d’être: il est allé l’an passé se faire bénir par le pape à qui il a demandé de prier pour son île.

Séries de conditions

Avant d’accueillir Emmanuel Macron, les alliés nationalistes s’étaient mis d’accord sur une série de conditions au dialogue – le genre de revendications qu’on avance pour qu’elles soient refusées: le corse langue officielle, des pouvoirs législatifs et fiscaux, des privilèges pour les résidents, et pour les condamnés de la lutte armée une voie vers l’amnistie. Le président n’en a toléré qu’une: l’inscription éventuelle de la spécificité corse dans la Constitution, de manière à consolider l’attachement de l’île à la République. Ce n’est pas du tout ainsi que l’entendait Jean-Guy Talamoni.

Macron avait amené dans ses bagages l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, le gardien le plus intransigeant de l’intégrité et de la souveraineté de la République, honni des nationalistes. Et il a commencé sa visite par un hommage à Claude Erignac, le jour du 20e anniversaire de l’assassinat du préfet. Talamoni a refusé d’y assister, et il se répand désormais avec ses amis en dénonciations d’un président «haineux, provocateur et méprisant». Il laisse à Gilles Simeoni le soin de dire que dans ces conditions le retour de la violence n’est pas exclu. Paris est au défi. Il va y avoir une forte houle en Méditerranée.


La précédente chronique d'Alain Campiotti: L’honneur du journalisme

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