Il en feuillette un, lit trois lignes au hasard. Mais l’hésitation est purement formelle; dans sa tête, l’achat est déjà fait. Avec sa pile de polars scandinaves sous le bras, ce lecteur croisé dans une librairie genevoise lundi matin s’est assuré des vacances bien sanglantes, à tonalité nordique. Une scène fréquente, mais qui pourrait se raréfier dans les mois à venir.

Certes, depuis le milieu des années 2000, les romans policiers en provenance du nord de l’Europe s’amassent sans discontinuer sur les rayons de nos étagères. La trilogie Millénium (Stieg Larsson) et les enquêtes du commissaire Wallander (Henning Mankell) ont ouvert les vannes. Les librairies sont inondées. «Le marché est quasi saturé», prévient l’agente de feu Stieg Larsson.

C’est un fait: le nom de famille à consonance nordique ne suffit plus pour revendiquer le génie d’un Mankell. Lui, dans chacun de ses romans (policiers ou non), transforme sa plume en bistouri. Et taillade profondément dans l’image d’Epinal que l’on s’est construite de ce Grand Nord. L’impact de son talent ne s’est d’ailleurs pas arrêté à la fiction. Le développement de la bourgade suédoise d’Ystad, théâtre des enquêtes de Wallander, illustre concrètement comment le travail de l’écrivain a métamorphosé le quotidien d’une ville. Peu d’auteurs peuvent en dire autant. Or, le maître du genre lui-même s’est lassé. Après une dizaine d’enquêtes et un triomphe international, Mankell a choisi d’aller égarer son commissaire dans les ténèbres de la maladie d’Alzheimer. «Il ne m’intéressait plus», élude le Suédois.

Une grande maison d’édition française a également flairé ce revirement. Depuis quelque temps, elle emballe ses polars «non nordiques» dans un ruban bleu vif: «Ce polar n’est PAS suédois». Une réponse en clin d’œil aux succès du genre nordique, explique-t-on aux Editions Points, du Seuil. «Nous recevons beaucoup de retours positifs de cette opération. Cela témoigne d’une envie des lecteurs de lire autre chose.» En Chine et en Iran aussi, on écrit des polars. Le Jurassien Pierre Queloz a lui-même publié une enquête policière en mai dernier.

Est-ce de l’écœurement? Non. Un ras-le-bol? N’exagérons rien. Mais il flotte dans les allées des librairies un parfum de douce lassitude. Comme tout marché, celui du polar nordique pourrait bien être entré en phase d’assainissement.