N'en déplaise aux esprits chagrins, le rapprochement avec l'Europe vient de connaître un coup d'accélérateur. Que tous ceux qui déplorent la pusillanimité du Conseil fédéral devant l'initiative des jeunes essaient de se souvenir où l'on en était il y a quelques mois encore pour mesurer le chemin parcouru.

Où en était-on, en effet, l'année dernière? En dehors des milieux explicitement pro-européens, l'adhésion à l'Union européenne n'était rien d'autre qu'un but stratégique, c'est-à-dire une éventualité lointaine, et encore ce but stratégique n'était-il admis qu'avec réticence dans une partie des rangs radicaux et démocrates-chrétiens. Une forme de censure, voire de tabou, étouffait, au Conseil fédéral, au parlement et dans les partis, tout ce qui eût pu ressembler à une prise de position en faveur de l'adhésion. L'injonction de ne pas mettre en danger les négociations bilatérales fonctionnait comme un magistral éteignoir et comme un oreiller de paresse. Les pro-européens eux-mêmes semblaient mariner dans une débilitante morosité.

Où en est-on aujourd'hui? Deux partis gouvernementaux demandent explicitement l'ouverture des négociations, et le troisième, plus en retrait, a néanmoins été poussé à se manifester. Le Conseil fédéral n'utilise même plus la désespérante formule du but stratégique mais inscrit en quelque sorte l'ouverture de négociations avec l'Union européenne dans la continuité d'une séquence d'opérations qui a d'ores et déjà pris forme et substance, en l'espèce d'un rapport sur l'intégration. Le principal, toutefois, c'est que les esprits et la parole se trouvent ainsi libérés d'un bâillon. On peut parler, projeter et se projeter, faire des plans, esquisser des calendriers, échafauder des argumentaires, sans plus avoir peur de provoquer Christoph Blocher ou de mettre à mal le processus des bilatérales, et sans avoir la déprimante certitude de parler dans le désert. La volonté d'adhérer n'est plus une forme de délire léger n'affectant qu'une poignée de jeunes, d'écervelés, de Romands et de politiciens marginaux. Elle est affirmée et légitimée par le Conseil fédéral, pourtant prudent parmi les prudents, plus que sage parmi les sages. Ne vient-il pas d'affirmer sa conviction que l'intérêt prépondérant de la Suisse est de participer pleinement à l'Union européenne?

Certes, il faut admettre que certains acteurs ne sont entrés qu'avec réticence dans un jeu dont ils n'avaient pas écrit le scénario, que pour certains le rapport d'intégration est conçu comme une façon de gagner du temps ou de botter en touche. Les initiants feront bien de rester vigilants. Mais comment ne pas admettre qu'une dynamique est désormais lancée? Les partisans d'un EEE bis semblent avoir compris que c'était le dernier moment pour tenter de ressusciter les causes perdues. Qu'ils se sentent pris de vitesse est un bon signe.

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