Éditorial

Coups de boutoir en Allemagne

ÉDITORIAL. La création d’une grande coalition a du plomb dans l’aile. L’Allemagne est rattrapée par les maux qui frappent la classe politique européenne

On pouvait croire le calme et la sagesse revenus. Orpheline d’un gouvernement depuis septembre dernier, l’Allemagne s’était finalement résolue, la semaine passée, à répéter l’exercice de la GroKo, le petit nom donné à la Grosse Koalition qui réunit la gauche et la droite. Personne n’y trouvait réellement son compte, comme il se doit dans cet attelage contre nature qui réunit d’un côté la CDU d’Angela Merkel et son alliée la CSU, et de l’autre les sociaux-démocrates du SPD. Mais, avec un peu de sens du compromis, quelques personnages clés aux bons postes (dont l’europhile Martin Schulz à la tête de la diplomatie) et la bonne santé économique pour tous, la locomotive allemande devait reprendre de plus belle, entraînant avec elle, cahin-caha, le reste des wagons européens.

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Il n’en sera rien. Avant sa mise en pratique, cette grande coalition prend l’eau de toutes parts. Au sein même de la CDU, longtemps restés dans l’ombre de la chancelière, ses successeurs potentiels se pressent au portillon pour dire tout le mal qu’ils en pensent. Mais c’est surtout en face, chez les socialistes, que la grogne fuse, au point de se transformer en menace de révolte pure et simple. D’ores et déjà, un Martin Schulz qui avait été auparavant porté au pinacle a dû s’enfuir comme s’il avait piqué dans la caisse. Un jeune nouveau venu, Kevin Kühnert, inconnu jusqu’ici, mène la fronde et fait campagne pour que les 464 000 membres du SPD, appelés à se prononcer ces prochaines semaines, rejettent en bloc cette coalition.

Même si les coups de boutoir des assaillants venaient à échouer (ce qui est loin d’être garanti), le choc semble trop important pour laisser intacte une classe politique traditionnelle dont aussi bien le versant CDU que celui du SPD sont au plus mal depuis la fin de la guerre et qui continue, jour après jour, à perdre des plumes dans les sondages d’opinion. Une nouvelle ère semble s’ouvrir en Allemagne, mais laquelle?

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Une usure du pouvoir

Cet imbroglio allemand résume, de fait, des maux devenus désormais fâcheusement ordinaires. Il rappelle le désastre du Brexit (le «peuple» contre les «élites»), fait ressurgir la débâcle française des dernières élections, recèle un arrière-goût d’impasse espagnole ou italienne. Une désaffection envers les partis traditionnels, une usure du pouvoir dont on se garde d’anticiper les conséquences, une gauche sociale-démocrate qui peine à trouver la pertinence de sa mission, qui s’arc-boute ou qui se fait déborder par les mouvements populistes…

De modèle de stabilité politique, voici l’Allemagne menacée de se convertir en laboratoire des difficultés européennes. Aux prises avec un dilemme infernal: sauver coûte que coûte la coalition gauche-droite, au risque de confirmer l’idée que tous les partis se ressemblent et mènent la même politique, ou alors tout faire exploser. Et avec, dans tous les cas, un spectateur ravi de l’aubaine: le parti national-populiste AfD (Alternative für Deutschland), promu au rang de seule véritable force de renouvellement.

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