La chronique

Courage et lâcheté

Le courage, selon Platon, est l’état d’une âme qui ne se laisse pas ébranler par la crainte et qui garde sa capacité de juger correctement dans les périls. Il est donc légitime de dire que Raoul Weil est un homme courageux.

C’est il y a six ans que le jeu de massacre commençait. Première balle: Bradley Birkenfeld est arrêté, condamné, puis libéré à condition de devenir l’indic de la justice américaine. Il dénonce ses supérieurs, dont Martin Liechti, et gagne 104 millions de dollars pour cette trahison. Deuxième balle: Liechti est arrêté, il hésite un instant puis passe un accord, moyennant des charges contre Raoul Weil, son ami de longue date. C’est donc ce dernier qui est accusé et extradé, malgré l’amende payée auparavant par UBS pour solde de tout compte. On n’en a jamais fini avec la justice américaine.

L’homme ne plie pas, n’avoue rien, campe sur ses positions et s’oppose à toute entente alors qu’il risque 5 ans de prison et une grosse amende. Six ans après avoir été incarcéré puis mis en liberté surveillée avec port d’un bracelet électronique, il vient d’être déclaré non coupable. Le procureur américain a été désavoué par son jury, qui n’a rien trouvé à reprocher à l’ancien directeur d’UBS. Selon son avocat, ce procès n’aurait jamais dû avoir lieu, ce qui sous-entend que la justice a été instrumentalisée, une justice prise en flagrant délit d’inciter ses témoins à de faux témoignages.

Mais le courage des braves met en relief la lâcheté de tous ceux qui ont plié devant les pressions américaines. Dans ce camp, il y a du beau monde! Au premier rang, les autorités suisses, si pressées de signer des accords iniques pour permettre aux banques de «régler le passé». Pourtant, les établissements les plus exposés étaient déjà en pourparlers avec la justice américaine et n’avaient qu’à se déterminer individuellement. Et la Finma, qui a poussé les banques à se déclarer coupables pour éviter d’éventuels procès. Et la plupart de nos banques, y compris des banques cantonales sous contrôle des Etats, qui se sont alignées comme des moutons de Panurge au lieu de s’unir pour faire front, en particulier celles qui n’avaient rien à se reprocher sinon d’éventuelles broutilles. Aujourd’hui, elles se plaignent de leur sort, ce dont les Etats-Unis se contrefichent. Etant entrées dans un jeu pervers, elles doivent maintenant boire la coupe jusqu’à la lie…

Pourtant, ce n’est pas faute de l’avoir dit et répété, les Etats-Unis n’avaient pas la possibilité de monter un dossier d’accusation solide sur chacune de nos banques, ils n’auraient rien trouvé de sérieux à reprocher à la plupart d’entre elles. Mais elles craignaient tant «l’insécurité juridique» pour leurs affaires et pour leurs patrons, anxieux de se déplacer librement à travers le monde, qu’elles ont accepté de livrer les noms de leurs collaborateurs et de leurs clients, de payer des amendes sans proportion et de battre leur coulpe ad vitam aeternam.

Maintenant que Raoul Weil a fait la démonstration que le géant a des pieds d’argile, qu’un dossier de 4 millions de pages peut être démonté et qu’un jury est autrement plus impartial qu’un procureur, celles qui ont signé doivent se mordre les doigts de n’avoir pas eu le courage de tenir tête au chantage américain.

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