A-t-il imaginé un instant, en craquant l’allumette du désespoir, la portée inoubliable de son geste? Mohamed Bouazizi n’est pas mort pour rien. En se transformant en torche vivante le 17 décembre, à l’image d’un Jan Palach s’immolant par le feu à Prague pour protester contre l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, le jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid a sonné le réveil de ses compatriotes – et peut-être le printemps de Tunis.

Partie de cette bourgade agricole et poussiéreuse du cœur de la Tunisie, la protestation contre la précarité des jeunes a enflé au point de devenir révolte contre un régime suffocant, dans laquelle tous se reconnaissent, jeunes et moins jeunes, chômeurs et salariés, diplômés ou pas. L’impensable s’est produit. En quelques semaines à peine, le verrou, que l’on croyait cadenassé pour toujours, a sauté: les Tunisiens se sont débarrassés de la peur de s’exprimer, de revendiquer, d’espérer, à laquelle les avait acculés la poigne sécuritaire du président Ben Ali et dans laquelle, pour beaucoup, ils s’étaient enfermés sans plus même s’en rendre compte. D’abord timides à témoigner, ils n’hésitent dorénavant plus à apparaître à visage découvert devant les caméras étrangères. La Toile tunisienne vibre comme jamais auparavant d’appels à mettre un terme au régime inique et corrompu qui les asservit. Loin de briser l’élan national de solidarité, les balles policières qui ont sifflé dès les premières manifestations pacifiques ont renforcé la détermination. Les Tunisiens n’ont plus peur, même de la mort.

Leur rébellion n’est pas sans risque. Constamment opprimée et divisée, l’opposition n’a pour l’heure fait émerger aucune figure susceptible de porter légitimement leurs revendications, et encore moins d’offrir une alternative immédiate à Ben Ali dont le déni de réalité fait redouter le pire. La violence appelant la violence, l’éventualité d’une récupération et d’une radicalisation d’une partie du mouvement par des tenants de l’intégrisme islamiste ne peut non plus être exclue. Les Tunisiens sont au-devant d’une immense inconnue. Mais saluons leur courage: ils sont déterminés à conquérir une liberté à laquelle ils avaient renoncé depuis trop longtemps.