Opinion

Course au Conseil fédéral: l’erreur des candidats romands

Le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet et la conseillère nationale vaudoise Isabelle Moret, en se portant candidats contre le Tessinois Ignazio Cassis, ont rendu un mauvais service à la Suisse romande, estime Christophe Büchi, ancien correspondant de la «NZZ» en Suisse romande. Pour deux raisons principales

Un article sur la dernière élection complémentaire au Conseil fédéral, publié dans la NZZ (Neue Zürcher Zeitung), m’a valu une volée de bois vert sur les réseaux sociaux. Quelques collègues romands, piqués au vif par mon titre un brin provocateur («La Suisse romande n’existe pas»), me soupçonnent apparemment de vouloir porter atteinte aux intérêts romands. Or, pendant toute ma trajectoire journalistique, j’ai essayé de faire connaître et faire aimer la Suisse romande, m’efforçant de le faire avec empathie mais sans flagornerie. On a donc mal compris l’intention de mon article – ou je me suis mal exprimé. Aussi vais-je profiter de l’occasion offerte par Le Temps de prolonger le débat dans des termes peut-être plus explicites.

Le point de départ de mon analyse: j’estime que le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet et la conseillère nationale vaudoise Isabelle Moret, en se portant candidats contre le Tessinois Ignazio Cassis, ont rendu un mauvais service à la Suisse romande, contrairement à ce qui a été écrit. Pour deux raisons principales.

Le péché de gourmandise

D’abord, ces candidatures romandes menaçaient l’élection d’un représentant de la Suisse italienne, qui – faut-il le rappeler – n’est plus représentée au gouvernement fédéral depuis belle lurette: depuis le départ de Flavio Cotti en 1999 plus précisément. Or, s’il y a une région de Suisse qui est actuellement en train de souffrir, c’est bien le Tessin. Ce n’est pas un hasard si la fameuse initiative fédérale UDC «contre l’immigration de masse», acceptée de justesse en 2014 par le peuple suisse, n’a passé la rampe que grâce au «sì» massif du Tessin.

Conscients que leurs candidatures heurtaient le principe de la juste répartition linguistique, ces deux politiciens chevronnés développaient une argumentation intéressante, mais dangereuse

La Constitution fédérale aussi plaidait pour la candidature tessinoise. Elle dit expressément que la composition du Conseil fédéral doit tenir compte de la répartition des langues en Suisse. Or actuellement, avec deux conseillers fédéraux sur sept, la Suisse romande, qui fait environ 20% de la population suisse, est déjà surreprésentée. Dès lors, l’élection d’un troisième Romand, sans être illégale, aurait clairement été contraire à l’esprit de la Constitution.

Donc, en faisant fi de l’aspiration plus que légitime de la Suisse italienne, les candidats romands ont fait preuve de gourmandise. Or, la gourmandise est un péché majeur en politique. De plus, ces candidatures qui allaient à l’encontre de la fameuse «solidarité latine» si fréquemment invoquée de ce côté-ci de la Sarine, risquent de priver les Romands des sympathies tessinoises et pousser le Tessin encore davantage «dans les bras alémaniques».

Argumentation dangereuse

Les candidatures de Maudet et de Moret pourraient se révéler contre-productives pour une autre raison. Conscients que leurs candidatures heurtaient le principe de la juste répartition linguistique, ces deux politiciens chevronnés développaient une argumentation intéressante, mais dangereuse. Le conseiller d’Etat genevois Maudet mettait en avant le fait que les grandes agglomérations urbaines sont insuffisamment représentées au Conseil fédéral (ce qui est vrai). Mme Moret arguait du fait que les femmes sont également sous-représentées (ce qui est vrai aussi). De plus, elle ciblait le profil idéologique du candidat Cassis, proche, selon elle, de certaines positions de l’UDC.

Tous ces arguments méritent d'être discutés. Mais le hic est que la Constitution évoque la répartition entre les régions linguistiques, mais ne parle pas de la représentation des femmes, des agglomérations ou des courants idéologiques. On peut certes changer la Constitution. Et on peut défendre la position selon laquelle la représentation des femmes et des grandes villes est de nos jours plus importante que celle des régions linguistiques. D’autant plus que ni la Suisse romande, ni la Suisse alémanique, ni la Suisse italienne – partagées entre le Tessin catholique et les vallées italophones des Grisons de tradition protestante – ne sont des entités homogènes.

Admettons que l’on change la Constitution, en y stipulant un quota féminin et la représentation des agglomérations. Le risque serait alors grand de voir la Suisse romande perdre une partie de son influence au gouvernement fédéral. Car il se pourrait alors que le Conseil fédéral soit un jour composé de six Alémaniques et un seul représentant des minorités, comme ce fut d’ailleurs déjà le cas naguère. En d’autres termes, la Suisse romande pourrait sortir perdante d’un tel changement. Et cela, personne de raisonnable ne peut le souhaiter.

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