#BruissementsDigitaux

La courte chez lui, c’est la longue chez nous

Notre chroniqueur fouille les circonvolutions du Net politique et des politiques sur le Net

C’est le fleuret des hypocrites, le Remington des concupiscents, le revolver des dépourvus, le Sturm­gewehr des nez qui ne distinguent plus l’odeur d’un amas de crottin de cavalerie du plus exquis des fumets. L’opportunisme.

En léthargie la plupart du temps, la maladie tend à se propager dans les membres épouvantés de l’animal politique lorsque sonne le clairon de l’élection, aussi vite qu’une bonne peste bubonique. Autrefois serein, le visage de l’être chétif n’est alors plus qu’une énorme façade de dents alignées dans une bouche, elle aussi victime d’un mauvais ptyalisme.

Face à l’incertitude de son propre destin, l’opportuniste suit le vent, ne froisse personne, préfère le tintement des coupettes au sifflement du couperet. Il arborera son plus beau sourire en toute occasion, même lorsque la haine agite ses entrailles.

En politique, l’opportunisme se décline en plusieurs modèles. Il y a d’abord le promeneur, celui qui écume les marchés, les soirées de bienfaisance, mais aussi les établissements médico-sociaux, les associations les plus diverses (défense des personnes à mobilité réduite, amateurs de naturisme et protection des loutres neuchâteloises). Un seul lieu commun pourrait lui avoir échappé: les cimetières; bien qu’au détour d’une allocution, il se peut qu’il se réfère à un illustre cadavre, et ne tarira pas d’éloges quant à sa légendaire carrure ou ses idées visionnaires.

Et puis, il y a le rossard, l’indolent. Celui qui surfe sur l’actualité. N’importe quel fait divers – un viol, un cambriolage qui tourne mal, des poules maltraitées dans une exploitation bulgare – fera l’affaire pour nourrir le bissac du parlementaire qui déposera en rafale interpellation urgente, motion et projet de loi, sans oublier d’avertir les médias de sa colère et de sa plus vive indignation. D’autres encore, bien plus à gauche sur l’échiquier politique, n’hésiteront pas à franchir montagnes et mers, ponts et frontières pour afficher leur soutien à des populations brimées, des hommes brisés et autres autochtones discriminés.

L’opportuniste serre des mains comme on va aux toilettes, tire la chasse d’eau lorsqu’il s’agit d’effacer, n’hésite pas à user du miroir pour y voir se refléter sa propre vanité ou pour tirer un trait. Sur un vieil ami devenu inutile. L’opportuniste aime l’interchangeabilité, troque ceci contre cela, ne fait jamais l’amour qu’avec lui-même, puisque c’est la seule odeur persistante qu’il supporte.

Ce qui nous différencie de lui? La mémoire. La courte chez lui, c’est la longue chez nous.

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