Editorial

Ce cousin qui n’en était peut-être pas un

«Notre nouveau cousin», «un visage qui change l’histoire de l’homme»… Jeudi, l’annonce de la découverte en Afrique du Sud de plus de 1500 ossements appartenant à une nouvelle espèce humaine baptisée Homo naledi a eu droit aux honneurs médiatiques. Tous les titres, ou presque, ont fait les éloges de cette étude publiée par une petite cinquantaine de spécialistes, pour certains prestigieux. Pourtant, malgré la qualité incontestable des fouilles, plusieurs éléments invitent à la prudence concernant les conclusions.

Sur le terrain, tout d’abord. Manque de chance pour les scientifiques, la configuration de ces ossements trouvés dans une caverne ne permet pas de les dater, ce qui empêche toute velléité de reconstruire l’arbre généalogique d’Homo sapiens , autrement dit nous, en plaçant ce nouveau venu sur la branche idoine.

Dans la publication, ensuite. Comment diable une si extraordinaire découverte a-t-elle atterri dans la revue scientifique en libre accès eLife , dont le facteur d’impact – l’étalon-or des publications – semble bien modeste (9,3) comparé à celui des mastodontes que sont par exemple Science (33,6) ou Nature (41,4)? Sans doute parce que ces dernières ont refusé de la publier, jugeant les conclusions quelque peu hâtives compte tenu de l’absence de datation.

Dans la communication, enfin. Le communiqué de presse prévenant de cette découverte a été envoyé aux journalistes la veille de la publication dans eLife , alors qu’il est d’usage de leur laisser plusieurs jours afin de recueillir des témoignages contradictoires et de faire des recherches approfondies.

Remarquons également que derrière cette étude se trouve la National Geographic Society, qui a financé en partie les fouilles et dont le documentaire relatant toute cette histoire doit être diffusé à la télévision le 16 septembre. Une date butoir qui a très bien pu conduire l’équipe de recherche à publier coûte que coûte, et tant pis pour les revues prestigieuses.

Prenez une étude aux conclusions discutables, et versez-la dans une revue méconnue: la recette n’aura aucun succès. Mais ajoutez-y un soupçon d’agenda médiatique bien verrouillé, et vous obtiendrez une belle histoire qui intéressera le public. Et tant pis si tout est (peut-être) complètement faux. En cuisine comme en science, il faut avoir le sens de la mesure, au risque de rendre malades les convives.

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