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Couvrir le «jour sans fin» du Brexit

Le Brexit dévore le Royaume-Uni et, en même temps, il ne s’est encore rien passé. Plongeant notre correspondant dans les affres

Cette fois-ci, c’est sûr, c’est le dénouement. Le début d’une «semaine cruciale». La tenue d’un vote «clé». A chaque fois, je retiens mon souffle, et je me dis que, vraiment, enfin, les événements qui se déroulent en ce moment à Westminster seront ceux qui apporteront une conclusion au Brexit. Et puis, non. Un coup de barre à gauche, un coup de barre à droite, une avancée des brexiters, une avancée des anti-brexiters, et nous revoilà au point de départ.

Pour le correspondant à Londres, couvrir le Brexit ressemble au Jour sans fin, le fameux film où Bill Murray revit la même journée, encore et encore. On n’avance pas, on ne tourne même pas en rond: on s’enfonce, comme coincé sur un pas de vis infernal qui nous emmène en enfer.

Comment donc expliquer à des lecteurs étrangers l’illogisme infernal dans lequel est entré le Royaume-Uni ce satané 23 juin 2016, quand les Britanniques ont décidé de sortir de l’Union européenne? Ils ne l’ont pas décidé clairement: non seulement le résultat a divisé le pays en deux (52% contre 48%) mais, surtout, personne n’avait de mode d’emploi pour la sortie. Serait-ce un Brexit doux, dur, sans accord? Contre l’immigration ou au contraire pour le libre-échange? Pour une meilleure protection des habitants ou pour un virage ultra-libéral?

Sur ce sujet: Brexit: bataille politique à mort au parlement

Depuis, cette bataille sans fin se joue devant les regards médusés du reste du monde. Une bataille politique à mort, d’une rare violence, mais sans vainqueur. Comment expliquer cela aux lecteurs, alors que rien ne s’est passé? Le Brexit n’a pas encore eu lieu, et je passe une bonne partie de mon temps à écrire sur ce qu’il pourrait se passer (s’il y avait un «no deal», si Boris Johnson convoquait des élections, si Jeremy Corbyn prenait le pouvoir).

Eh bien, chers lecteurs, je vais vous faire un aveu: après seize ans passés à Londres, je ne sais absolument pas ce qu’il va se passer. Fin août, j’étais au Byline Festival, sorte de grand colloque du journalisme. Lors d’un panel de discussion, on m’a demandé ma prédiction. J’ai répondu que le «no deal» était le plus probable. Trois semaines plus tard, ma prédiction est qu’un report du Brexit au 31 janvier 2020 est désormais le plus probable. A pile ou face, la probabilité d’avoir raison serait la même.

Lire: Le Brexit peut-il encore avoir lieu le 31 octobre?

Un ambassadeur européen qui vient de s’installer à Londres a invité chez lui des journalistes la semaine dernière. En partie, il s’agissait de se présenter, et en partie, il essayait de tirer des correspondants des informations et des prédictions. Silence embarrassé dans la salle. Personne ne voulait prendre le risque de se ridiculiser. On ne sait plus où on va. La situation est «sans précédent», et pour une fois, ce n’est pas une tournure de style.

Pour le Français que je suis, couvrir le Brexit prend également une autre dimension. Je ne suis pas un simple acteur neutre, observateur du pays. Quand le résultat du référendum est tombé, je me suis senti visé directement. Les Anglais (pas les Ecossais ni les Nord-Irlandais) m’ont signifié que je n’étais pas le bienvenu. Toléré, sans doute, mais pas accepté. Cette interprétation du vote est largement injuste, il y avait plein de raisons différentes de voter pour le Brexit et le rejet de l’immigration européenne ne visait de toute façon pas les Français. Mais la vérité est que le Brexit n’est, pour moi, pas une affaire comme les autres. Je travaille régulièrement avec un groupe d’une douzaine de journalistes européens, pour recevoir députés ou ministres. Les réunions avec les plus ardents brexiters sont parfois tendues, à la limite de l’hostilité, justement parce que l’enjeu n’est pas neutre. Le Brexit rend fou, et c’est un amoureux du Royaume-Uni qui vous le dit.


Retrouvez ici les articles d’Eric Albert sur le Brexit

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