Depuis le début de la pandémie de coronavirus, l’ensemble des relations humaines a été impacté par les mesures prises pour la contenir, menant à une déshumanisation qui affecte le moral, particulièrement celui des jeunes, à un âge où les rapports sociaux sont essentiels. En effet, les actes et les gestes qui rythmaient nos existences quotidiennes ont été remplacés par des pratiques dématérialisées, privées de tout support physique. Quelques exemples.

La vie professionnelle, faite d’interactions permanentes avec les collègues et les clients, se déroule désormais à distance, depuis chez soi, sans rencontrer quiconque. Certains s’en satisfont et en rêvent pour l’avenir tant cela leur semble agréable. Le risque est grand pourtant de ne plus jamais quitter son pyjama, de réduire son horizon aux quatre murs de son appartement et de voir disparaître l’entreprise, en tant que corps social, lieu d’enrichissement intellectuel et amical.

Au lieu du désordre créateur

L’habitude des congrès et des colloques a été sèchement interrompue, remplacée par des visioconférences. Il en est résulté un tout autre déroulement, strictement factuel, avec des interventions séquentielles et souvent interminables que les participants n’écoutent plus. Au lieu du désordre créateur que seule permet la confrontation directe, Skype et Zoom nuisent à l’imagination et à l’échange d’informations informelles qui faisaient tout le sel de ces réunions.

Qu’en est-il sur le plan économique? Les Etats doivent indemniser les entreprises empêchées de fonctionner normalement, ce qui ne suffira pas à les sauver toutes. Ils s’endettent à un niveau jamais vu et il y a fort à parier qu’ils ne rembourseront jamais les sommes affolantes qu’ils manipulent. La plupart des banques centrales font tourner à plein régime la fameuse planche à billets et, dès lors, l’argent ne vaut plus rien puisqu’il est devenu gratuit, les taux d’intérêt étant négatifs. Quant aux bourses, elles flambent et, plus la croissance est atone, plus les sociétés sont fortement capitalisées. Ainsi, l’économie financière est complètement déconnectée de l’économie réelle!

Dans le cadre familial, amical ou affectif, le lien physique a été rompu qui permettait de communiquer avec les corps, la peau, les mimiques, les sourires. Plus de bisous ni d’accolades ni de poignées de mains, tous ces gestes qui, au-delà des mots, transmettaient des messages silencieux, riches de chaleur humaine. Quant à la vie sociale consistant à voir des amis, chez soi ou au restaurant, pour converser, se consoler ou fêter, elle semble appartenir au passé.

Il est si facile de se laisser aller!

Pour les étudiants, l’enseignement à distance, sans partage avec les copains et avec le professeur, se mue en corvée stérile. Pourtant, il faut craindre que la crise du coronavirus marque l’accélération d’une tendance à remplacer le maître par un accompagnement tutoriel. Apprendre est évidemment un processus personnel, aiguillonné cependant par l’ambiance estudiantine et l’émulation. On comprend donc que les jeunes dépriment, d’autant que les voyages sont devenus impossibles, eux qui «forment la jeunesse» et entretiennent le rêve nomade qui veille en nous. Quant à la culture, on se demande comment elle se remettra de l’interminable silence qui lui est imposé, juste au moment où elle aurait été si nécessaire. Il faut espérer que les gens retourneront aux concerts, au théâtre ou au cinéma après la pandémie tant l’émotion artistique est exaltée par la ferveur communicative et palpable du public physiquement présent dans une salle.

Sans être exhaustif, ce tour d’horizon cerne l’ampleur des dégâts. Une fois le danger passé (le sera-t-il un jour?), une vigilance de tous les instants s’imposera pour que la vie reprenne normalement, et que notre société ne s’installe pas dans des habitudes funestes. Il est si facile de se laisser aller! Si tel était le cas, étouffé d’abstraction, privé de la tangibilité de l’action et de la matérialité des liens qui lui permettent de se sentir exister, chaque humain vivrait déconnecté des autres dans une solitude sidérale, propice aux seuls psychiatres.

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