La vision de ce camion déversant des centaines de cadavres d’animaux dans une fosse creusée sur un terrain militaire est dantesque… Le gouvernement danois a reconnu mardi que la campagne d’abattage généralisé lancée pour combattre une mutation problématique du coronavirus issue des visons n’était légalement pas fondée et a donc présenté dans la foulée, pour réparer l’erreur, un projet de loi visant l’interdiction des élevages de ces mammifères jusqu’en 2022, annonce entre autres l’Agence France-Presse (AFP).

En poids économique, ce n’est pas rien. Car il faut savoir que le Danemark est le premier exportateur de peaux de cet animal élevé pour l’industrie du luxe. La mesure pourrait donc «détruire 6000 emplois et coûter 667 millions d’euros en perte d’exportations», selon le Jyllands-Posten d’Aarhus, dans un article cité par Courrier international. C’est la presse, notamment celle recensée par le site Eurotopics.net, qui a révélé que la législation ne permettait pas d’imposer de telles mesures. Elles ont aussi des implications pour les voyageurs en provenance du Danemark, expliquait récemment la radio RTS:

Mais revenons d’abord un peu en arrière, il y a une semaine de ça. Le 4 novembre, le Danemark ordonne l’élimination de tous ses visons – soit entre 15 et 17 millions de têtes – à la suite de la découverte d’une mutation du nouveau coronavirus transmissible à l’homme chez ces mammifères, qui pourrait, selon Copenhague, compromettre l’efficacité d’un futur vaccin humain. Ce que François Balloux, généticien lausannois rencontré par Le Temps en septembre dernier, juge «complètement idiot» dans le New Scientist. Ce chercheur à l’University College de Londres a déjà documenté de nombreuses variations du coronavirus apparaissant chez le vison, dont aucune n’est préoccupante pour l’homme, dit-il.

Dans ce tweet, il note que cette histoire qui circule sur Twitter est «hautement problématique». Selon lui, «il y a des éléments de vérité, mais les reportages sont complètement irresponsables». Le risque posé par les visons, explique cependant le Jyllands-Posten, était connu depuis le mois de juin. Le gouvernement a donc agi à rebours de sa propre méthode, à savoir le «principe de précaution», ce que confirment aussi les explications très complètes du Monde. Alors il semble naturel que, vu les incertitudes scientifiques, certains éleveurs aient protesté contre l’abattage de bêtes en bonne santé.

Mardi matin, le ministre de l’Agriculture, Mogens Jensen, a reconnu à la chaîne de télévision TV2 cette absence «de fondement légal pour demander aux éleveurs de visons d’abattre leurs bêtes en dehors des zones» où des animaux ont été contaminés. Il a affirmé qu’il ignorait l’illégalité de l’ordre gouvernemental lors de l’annonce du 4 novembre, ce que la première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen a également confirmé à l’occasion de la séance de questions au gouvernement.

Cette version des faits est contestée par l’opposition. La cheffe du gouvernement «a donné un ordre illégal», a dénoncé Jacob Elleman-Jensen, chef du plus grand parti d’opposition, Venstre (parti libéral-conservateur): «Je ne peux tout simplement pas imaginer qu’il n’y ait pas eu une seule personne [pour protester] dans la salle de réunion où cet ordre a été discuté.» Le commentateur de TV2 surenchérit, d’ailleurs: «C’est tellement surprenant que Mogens Jensen ne sache pas» tout cela. De quoi soulever «un certain nombre de questions quant à savoir si le gouvernement contrôle cette situation». Et l’indignation de Politiken, à Copenhague:

La gestion de la crise des visons ressemble à un scandale qui va coûter très, très cher au Danemark

Le gouvernement de Mette Frederiksen ne devrait pas prendre des mesures d’urgence aussi drastiques sans consultations préalables, rappelle aussi le quotidien danois Berlingske: «Notre première ministre gère cette crise comme s’il s’agissait d’un projet qui ne regardait que les sociaux-démocrates. […] Il est grand temps d’impliquer les leaders des partis […]. C’est le seul moyen de conférer aux décisions lourdes de conséquences une plus large légitimité, car la prochaine étape de la crise du Covid-19 aura sans doute besoin de cette légitimité»…

… C’est une des leçons que nous devons tirer de la contagion inquiétante entre visons et humains

Et TV2 d’ajouter que le ministre de l’Agriculture «blâme son administration entre les lignes», en oubliant qu’il a «la responsabilité globale de ce qui se passe dans son ministère». Les mêmes critiques sont adressées à la première ministre sur ce projet de loi que le gouvernement n’a pu présenter selon la procédure d’urgence faute de majorité. Il sera traité en trois lectures, comme un texte habituel. Mais reste que, en une semaine, plus de 2,4 millions d’animaux ont déjà été abattus. Comme le dit le récit du Figaro, «au Danemark, les visons sont devenus l’ennemi public numéro un».

L’émotion sélective

Un chiffre massif qui relance évidemment le débat sur les animaux élevés pour l’industrie de la fourrure. Dans un billet Facebook relayé par le site Newsru.com, en Russie, le politologue Sergueï Medvedev estime que «l’abattage devrait nous inciter à réfléchir»: «L’animal aurait de toute façon été abattu, sans tapage médiatique, dans un ou deux ans, pour être transformé en manteaux ou en chapkas et personne ne s’en serait ému. […] Si les souffrances endurées par des millions d’animaux en cage nous laissent de marbre alors que nous enfilerons bientôt un manteau de fourrure pour nous protéger du froid, nous devrions au moins nous rappeler que c’est notre amour de la fourrure, mais aussi d’une myriade d’autres «produits naturels», qui nous a amené le covid»:

En Suède voisine, le Dagens Nyheter interprète également cette mutation du virus comme un signal d’alarme: «Les élevages d’animaux sont à l’origine de graves problèmes dont il faut parler et qui doivent être encadrés par une législation plus stricte. […] Le schéma ne cesse de se répéter. Le coronavirus s’est propagé par le biais de ce qu’on appelle les «marchés humides», où différentes espèces d’animaux sauvages sont entassées dans des cages exiguës. […] Il est certes facile d’incriminer la négligence des autorités chinoises. Or il nous faut comprendre que le phénomène ne se limite pas à la Chine, il nous concerne tous»…

… Une réglementation mondiale de durabilité ne mettrait pas fin aux pandémies, mais elle améliorerait les conditions de vie des humains et des animaux

En dépit du couac dans la communication gouvernementale, les autorités danoises espèrent toujours voir l’entière population de visons abattue d’ici au 19 novembre. «J’encourage toujours les éleveurs de visons à coopérer, […] car il s’agit maintenant de travailler en faveur de la santé publique», a affirmé Mogens Jensen, qui n’oublie pas un cas similaire survenu en Espagne, racontait Courrier international en juillet dernier sur la base d’un article d’El Mundo. Et dans d’autres pays également, précise le site Heidi. news.

Mais «j’encourage»?? Voilà le vocabulaire qui fâche aussi dans cette affaire. Erik Wammen, un éleveur du Jutland de 62 ans, fait partie de ceux qui n’ont pas mis à mort leur cheptel. «C’est malin de la part du gouvernement de dire qu’ils ne nous obligent pas mais qu’ils voudraient qu’on le fasse. En nous parlant comme ça, nous disent-ils comment on va être indemnisés?» s’interroge-t-il avec d’autres dans une dépêche de l’AFP.

Le virus mutant, appelé Cluster 5, a été décelé chez 12 personnes de la région, remonte à septembre et n’est plus actif, donnant l’espoir d’une disparition de la souche en question. Des restrictions drastiques ont été imposées pour un mois dans les sept communes où le plus de cas dans les élevages ont été déclarés. Mais cela risque de mener les éleveurs à la faillite, dit le Jyllands-Posten: «Le gouvernement leur a promis une aide économique. En politique, cela signifie qu’il s’agit d’une promesse sans engagement. Or la situation […] nécessite une compensation totale. Cela signifie que l’Etat exproprie et indemnise les fermes comme le demandent les éleveurs de visons», parce qu’il est pratiquement impossible d’imaginer comment la filière pourrait s’en relever.

Dans ce contexte, y a-t-il alors eu surréaction? Ce carnage est-il bien nécessaire? C’est ce qui fait polémique. «Je pense que ça l’est. Nous parlons d’un virus mutant qui a commencé dans le Jutland du Nord et nous allons nous en débarrasser dans le Jutland du Nord», dit Birgit Hansen, maire de la commune de Frederikshavn. «Le plus dur, c’est de voir à quel point les éleveurs souffrent. Pour eux, c’est tragique», a dit l’édile, qui compte 50 éleveurs dans sa municipalité, à qui il ne reste que les larmes pour pleurer.


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