Le mot virus signifie poison en latin, et c’est ainsi que l’on a conçu ces entités minuscules et invisibles: comme des substances toxiques, qui n’étaient pas vivantes, et encore moins intelligentes. Mais plus nous nous penchons sur le coronavirus du Covid-19, plus nous sommes amenés à repenser nos concepts. Les pics de la couronne de ce virus sont faits d’une protéine qui possède plusieurs clés pour les récepteurs de nos cellules. C’est ce qui lui permet d’y entrer discrètement, pour ensuite détourner la machinerie cellulaire au profit de sa propre reproduction.

Le virus contient l’information génétique pour la construction de 29 sortes de protéines, qui ont toutes des tâches précises: neutraliser le système d’alarme, faire des copies du texte génétique viral et assembler de nouveaux virus à partir des pièces détachées construites par la cellule hôte. Ainsi, un seul virus peut faire des centaines de copies de lui-même à chaque cellule qu’il pénètre. Dans les infections graves, le Covid-19 finit par utiliser une deuxième clé dont il dispose, qui bloque le frein du système immunitaire lorsque celui-ci surchauffe. Bien souvent, ce n’est pas le virus qui tue les malades, mais la sur-réaction non freinée de leur système immunitaire.

Comme un serpent invisible

Cette deuxième clé est une séquence de protéine propre au Covid-19, mais qui ressemble beaucoup à des séquences de deux protéines neurotoxiques, l’une du virus de la rage et l’autre d’un venin de serpent. Pour attraper la rage, ou subir le venin d’un serpent, vous devez vous faire mordre par un animal. Mais avec une maladie respiratoire comme le Covid-19, il suffit de parler avec un ami, et quelque chose d’aussi pernicieux que la rage ou la morsure d’un serpent peut vous tomber dessus. Et puisque 35% des gens infectés ne montrent aucun symptôme, ce virus avance comme un serpent invisible qui se glisse en nous par nos voies respiratoires. Il n’agit comme aucun autre pathogène connu.

Il n’y a aucun besoin de l’intervention du génie malveillant de l’homme pour créer un virus aussi nocif

Comment se fait-il qu’il soit apparu tout à coup, si bien équipé, avec des protéines aux séquences toxiques qui semblent venir soit d’un virus distant, soit d’un serpent? Est-il le fruit de manipulations en laboratoire? Eh bien, pas vraiment. Les virus d’espèces différentes recombinent régulièrement leur ADN ou leur ARN lorsqu’ils se retrouvent dans les cellules d’un seul et même hôte. Ils disposent d’enzymes qui leur permettent de réaliser ces échanges. C’est ce qui semble être arrivé dans le cas du coronavirus du SRAS, au début des années 2000, qui serait passé de la chauve-souris à la civette, où il se serait adapté quelque peu en recombinant son information génétique, avant d’infecter les humains. Et lorsqu’un virus enrichi par un tel échange réussit à sauter la barrière des espèces, les résultats sont souvent dévastateurs. Le SRAS a tué 9% des gens qu’il a infectés, ce qui est d’une grande virulence; mais il ne se transmettait que lorsque les symptômes étaient devenus visibles, alors il s’est avéré être facile à contenir.

Aucune certitude sur l’origine

Le Covid-19 provient très probablement d’un coronavirus de chauve-souris, avec lequel il partage 96% de son information génétique. Il aurait ensuite fait des échanges génétiques avec un virus plus distant, possiblement celui de la rage, en passant peut-être par un serpent, parce que ses séquences protéiques toxiques semblent avoir pris des plis dans la machinerie cellulaire d’un animal de cette espèce, pour finir dans un hôte intermédiaire inconnu, possiblement un pangolin, où il aurait d’ailleurs acquis une version plus efficace de sa première clé. Et le virus recombiné résultant de ce processus était équipé pour passer à l’humain. C’est un scénario possible. Mais pour l’instant, nous n’avons aucune certitude quant à l’origine exacte des spécificités génétiques du Covid-19. Toutefois, une chose est certaine: il n’y a aucun besoin de l’intervention du génie malveillant de l’homme pour créer un virus aussi nocif. Les virus sont tout à fait capables de se débrouiller tout seuls. 

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Les peuples indigènes d’Amazonie affirment que l’édifice du vivant inclut des entités invisibles, intelligentes et pathogènes, qui peuvent se reproduire dans le corps humain; et qu’afin de se prémunir de ces entités dangereuses, prêtes à nous tuer pour leur propre bénéfice, il convient de reconnaître leur intelligence et de mobiliser la nôtre pour les contrer. Pour mieux comprendre le Covid-19, et mieux lui résister, une combinaison de science et de savoir indigène pourrait s’avérer utile.


*Jeremy Narby, Anthropologue, responsable de projets amazoniens pour «Nouvelle Planète»

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