Revue de presse

En crachant sur Finkielkraut, «on a voulu purifier Nuit debout»

Cible récurrente du combat de la gauche contre la réaction, le philosophe a été violemment pris à partie samedi, place de la République à Paris. Médias et réseaux sociaux s’indignent de cet «acte» antipluraliste, dirigé «contre les rats puants de l’ordre ancien»

Le mouvement citoyen français Nuit debout, mis en garde ces derniers jours par les autorités à la suite de violences à Paris, s’est trouvé dimanche visé par une nouvelle controverse, au lendemain d’incidents entre des participants au rassemblement et le philosophe Alain Finkielkraut. Les images de l’un des polémistes les plus médiatiques de France, invectivé samedi sur la place de la République, suscitent des réactions d’indignation au sein de la classe politique.

Dans les faits, l’intellectuel, issu de la gauche mais considéré comme «néo-réac» par ses détracteurs, a été pris à partie par quelques individus au pied de la statue de la République, selon les vidéos amateurs circulant sur les réseaux sociaux. Repéré par Les Inrocks, Sadia Diawara, qui se décrit comme un militant associatif sur sa page Facebook, a notamment filmé une partie de la scène et l’a ensuite postée:

On y entend: «Casse-toi, sale facho», «Allez, bouge, bouge», «Dégage». Finkielkraut, furieux, répond: «Fasciste!», hurle «Gnagnagnagnagna, pauvre conne» à une femme, avant de tourner les talons. Juste après, il explique avoir été «expulsé d’une place où doit régner la démocratie et le pluralisme, donc cette démocratie, c’est du bobard. Le pluralisme, c’est un mensonge. On a voulu purifier la place de la République de ma présence.» Ajoutant à l’attention du Cercle des volontaires – qui se présente sur Internet comme un média «alternatif et indépendant» – que «si trois ou quatre personnes n’étaient pas intervenues», il se serait «fait lyncher»:

La séquence a été abondamment commentée sur les réseaux sociaux, constate Le Figaro. Sur Twitter, le hashtag #Finkielkraut arrivait en tête des tendances en fin de matinée [dimanche]. En ligne, les commentaires sont divisés: d’un côté, ceux qui regrettent que le philosophe ait été chassé, dénonçant «un manque de tolérance et d’ouverture d’esprit» de Nuit debout.» Le site Capital.fr s’est attelé à une recension très exhaustive et très significative de ces réactions.

Lire aussi: Alain Finkielkraut à l’Académie, ça déchire (11.04.2014)

«L’expulsion de #Finkielkraut de la #PlaceDeLaRepublique prouve que le mouvement #NuitDebout est tout sauf démocratique et republicain», écrit par exemple @LHOTEGuillaume. D’autres, au contraire, expriment leur soutien: «Pourquoi certains s’émeuvent du sort de #Finkielkraut à #NuitDebout? Ce mec exècre la France d’aujourd’hui, la jeunesse et la modernité!», lance @simonpatry.» Mais, sur Facebook, l’essayiste et chroniqueuse Caroline Fourest prend sa défense:

Plusieurs responsables de l’opposition de droite ou de l’extrême droite, comme la députée Front national Marion Maréchal Le Pen, ont aussi estimé que l’incident montrait le «vrai visage» de Nuit debout, «celui de la haine et de l’intolérance». Et à gauche, le socialiste Julien Dray, un proche du président François Hollande, a estimé que «chasser» le polémiste n’était «pas une bonne chose», ce qu’ont aussi regretté sur les réseaux sociaux de nombreux participants à ce mouvement citoyen, qui sont cependant très partagés:

Libération n’y va pas par quatre chemins, qui écrit: «Les quelques dizaines de béotiens excités qui ont insulté Alain Finkielkraut […] ou qui lui ont craché dessus, n’imaginent pas le service qu’ils ont rendu aux adversaires de Nuit debout. C’est un fait que les idées constamment défendues dans ses livres et dans tous les studios par Alain Finkielkraut choquent une partie de l’opinion et, a fortiori, les militants de Nuit debout. Rien d’étonnant, au fond», comme l’indique le journaliste de Libé dans son compte rendu des échauffourées.

«Qu’est-ce que la démocratie – que les militants de Nuit debout veulent rénover et porter plus loin – sinon la capacité à accepter le dissensus, poursuit l’éditorialiste, à protéger l’expression des idées différentes, à tolérer, dès lors qu’on reste dans le cadre des lois, les opinions adverses, seraient-elles provocantes ou bien outrageantes? C’est précisément quand on est furieux de l’opinion adverse qu’on doit s’assurer qu’elle pourra s’exprimer, de manière à pouvoir la réfuter. Quand on passe aux insultes, aux crachats, c’est qu’on est à court d’arguments. […] Le mouvement a été présenté, à juste titre, comme un signe positif de repolitisation civique. S’il s’agit à l’inverse d’une repolitisation sectaire, elle ne fera pas long feu.»

Mais «là où Libération imagine un libre penseur agressé par une foule menacante», un représentant du service d’ordre incriminé voit au contraire dans Mediapart «un Académicien étonnament vulgaire menacer de «coups de latte» les quatre ou cinq personnes révoltées qui criaient pour réclamer son départ. En l’escortant jusqu’au trottoir, nous ne l’avons en aucun cas contraint à partir. […] Les «insultes et crachats» rapporté par Joffrin se résumaient à quelques cris de «fascistes». […] En s’accrochant à ce tableau fantasmé d’un intellectuel chassé par une masse violente et «à court d’arguments», M. Joffrin s’est cru autorisé à décrire «l’invention d’une prohibition supplémentaire», d’une nouvelle atteinte aux droits fondamentaux: «l’interdiction d’écouter». Alors que Libération évoque une «repolitisation sectaire» en rappelant pour les distraits une lapidaire définition de la démocratie, faisant écho à «la purge» dénoncée par Finkelkraut, nous nous interrogeons sur la manière dont une telle personnalité espérait être accueillie.»

Alors, est-ce là vraiment «le vrai visage de Nuit debout», comme le disent quelques articles de la presse régionale cités par Le Point? «C’est plus qu’un simple faux pas. C’est une contradiction qui condamne le mouvement.» Le Républicain lorrain, par exemple, juge que les «masques sont tombés»: «Ils ne veulent ni chef, ni leader, ni porte-parole. Ils sont pour la démocratie directe et participative et contre l’oligarchie régnante. Mais, de toute évidence, ils ont perdu en cours de route le sens du mot tolérance et oublié la place que celle-ci occupe naturellement dans une démocratie respectable. Nuit debout […] a montré le visage détestable de la haine de l’autre.»

Très sévère aussi, Le Courrier picard écrit que tout cela est «à vomir»: «Ce qui s’est passé est plus grave qu’on ne le pense. […] De tristes sires ont prétendu décider de qui est digne ou pas d’écouter les débats. On prétend donc que Finkielkraut et Madame ne sont pas des citoyens comme les autres.» Quant au Journal de la Haute-Marne, il s’interroge sur la nature décidément insaisissable de Nuit debout: «On pourra nous affirmer, de la même manière, que les insultes et les crachats […] ne reflètent pas l’ambiance générale. Une fois de plus, sûrement, le fait de quelques personnes en marge. Evidemment. Il faut pourtant bien se rendre à l’évidence. Il est loin d’être certain que la tolérance de la parole de l’autre guide ceux qui se voudraient débatteurs.»

La Voix du Nord parle, elle, de «dérapages au bout de la nuit» pour expliquer exactement ce qui s’est passé. Le mouvement Nuit debout «s’appuie fortement sur les réseaux sociaux. Les militants y sonnent le rappel et relayent leur assemblée générale. Avec un tel modèle, ce forum de discussions» devait forcément «attirer des trolls place de la République», qui enveniment la conversation «jusqu’à la faire dégénérer»: «Finkielkraut a osé quelques pas […] parmi les contestataires. Ces derniers y ont vu de la provocation. Comment le philosophe qui ressasse un monde d’hier peut-il s’inviter chez ces citoyens qui rêvent du monde de demain? demandent-ils. Une interrogation qui se traduit par un seul mot des noctambules à l’adresse de l’académicien: «Facho.» Compliment renvoyé par Finkielkraut, qui s’attendait sûrement à être aimablement accueilli par une jeunesse de gauche qu’il méprise à longueur d’écrits.»

Le site Slate.fr, enfin, prend de la hauteur en prétendant que «le gugusse anonyme qui a craché à la figure d’Alain Finkielkraut […], ignore certainement tout de Paul Ricœur [coiffé d’une poubelle par des gauchistes en 1969], des lyncheurs du siècle précédent, des lâchetés qui accompagnaient les utopies d’alors, quand on pouvait violenter un prof au nom de la jeunesse. Sait-il, le zouave, qu’il est l’avatar délavé des étudiants gauchistes d’antan, qui eux-mêmes n’étaient que des copies pâlichonnes des gardes rouges de Mao, lesquels jouissaient d’humilier publiquement les rats puants de l’ordre ancien?»

«Ça a existé, et «c’est toujours là. Et de prédire: «On va en faire des tonnes dans les médias et les réseaux sociaux […]; on se partagera entre les tenants du «Il l’a cherché» (ce néo-réac complice de l’islamophobie ambiante espérait quoi en allant provoquer la contestation?) et ceux du «On vous l’avait bien dit» (que Nuit debout n’est qu’une agression bête et brutale, à l’opposé de l’image de tolérance que les médias véhiculent?). Chacun choisira. […] Les utopistes […], dotés d’un service d’ordre manifestement inadéquat, tombent en tout cas dans tous les pièges et les déjà vus.» Rappelons que Manuel Valls était allé écouter Finkielkraut lors de son entrée à l’Académie française. «Les lyncheurs y verront une lumière.»

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