La parution ces jours de la traduction française du dernier livre de Michael Crichton (State of Fear ou Etat d'urgence) fait de nouveau couler passablement d'encre dans les médias sur la question du changement climatique. En particulier, on voit apparaître une fois de plus les thèses qui vont à l'encontre de la notion de réchauffement climatique et qui relancent le débat sur la réalité de «l'effet de serre» et l'influence humaine sur le climat. Le livre de Crichton, volontairement polémiste, permet également aux «sceptiques du réchauffement» de refaire surface et de faire parler d'eux, sans oublier évidemment les «experts» en tout genre qui ont toujours leur mot à dire du moment que les médias sont là pour leur demander leur avis...

Je suis moi-même un lecteur passionné de Crichton, depuis son premier roman, The Andromeda Strain, en 1968, jusqu'à son dernier livre. Mais il ne faut quand même pas confondre œuvre de fiction et document scientifique! Un roman reste un roman, et même si les notes de bas de page, que Crichton utilise souvent dans ses livres, paraissent crédibles, elles sont souvent là pour faire «plus vrai». Dans ses livres Timeline (Prisonniers du temps) ou Prey (La Proie), par exemple, Crichton utilise cette technique de «références scientifiques» pour nous donner l'impression que les recherches sur la téléportation dans le temps ou sur l'auto-organisation des nanoparticules sont fort avancées, alors qu'elles sont inexistantes ou, dans le meilleur des cas, théoriques.

Si on retient le fait qu'un roman, même s'il veut véhiculer un message, n'est qu'une œuvre de fiction, alors c'est bien. Mais nombre de personnes, dont des politiciens américains, ont déjà utilisé le livre (qui a paru en anglais il y a plus de dix-huit mois) comme un pamphlet scientifique pour démontrer que l'influence humaine sur le climat est négligeable ou inexistante. Là, ça devient plus grave, car on occulte complètement le fait que pour parler d'un domaine comme le climat en connaissance de cause, il faut avoir suivi des filières scientifiques avancées comme la physique, les mathématiques ou les sciences de l'atmosphère. A moins qu'un auteur soit effectivement physicien-climatologue, ses propos n'engagent finalement que lui-même. Tout comme les personnes qui contestent la nocivité du tabac, par exemple, ou celles qui affirment que la Terre est plate (il existe après tout la Flat Earth Society)...

Si l'on sort du domaine de la techno-fiction, on trouve les «iconoclastes» qui sont un peu les Neinsager de la science et qui réussissent surtout par le biais des médias, friands de tout ce qui est un tant soit peu polémique, à se faire un nom sans pour autant être crédibles scientifiquement. Un «ouvrage de référence» paru en 2002 (Climat de panique), par exemple, est écrit par une personne qui n'a aucune publication scientifique à son actif dans le domaine des sciences de l'atmosphère et du climat.

Autrement dit, et sans occulter le réel travail qui entre dans la rédaction d'un livre destiné au grand public, celui-ci n'a que très peu de valeur scientifique, car le contenu ne reflète que le point de vue de l'auteur qui, souvent, se base sur les travaux d'autrui pour étayer ses thèses.

Il est donc utile de se pencher ici sur la procédure de publication dans des revues référées («peer-reviewed publications»). En recherche, il est important de faire connaître l'état des connaissances scientifiques par le biais d'articles qui décrivent la problématique, les méthodes utilisées, les résultats de la recherche (et en quoi ces résultats sont novateurs), quelles sont les étapes futures pour progresser, etc. Pour qu'un article ait une certaine valeur, il faut que son contenu aille au-delà du simple point de vue de l'auteur; il doit donc faire référence à d'autres publications effectuées par des chercheurs dans le domaine en question ou en des domaines voisins, ce qui permet de démontrer que le scientifique construit une thèse sur un édifice déjà bien solide. Mais surtout, il faut que l'article passe par une procédure de revue par des pairs; autrement dit, une revue scientifique sérieuse n'acceptera jamais un article simplement parce qu'un chercheur lui a envoyé son manuscrit, comme par exemple un journal accepterait une lettre de lecteur.

Les responsables des revues cotées envoient tout article qui leur est soumis à deux ou trois experts; le rôle de ceux-ci est de vérifier la cohérence scientifique de l'article et de proposer des modifications permettant d'améliorer le texte et son contenu scientifique. Souvent, des articles sont rejetés car jugés trop peu solides ou peu crédibles scientifiquement. Ainsi on tente d'assurer le maintien d'un niveau de qualité scientifique et d'éviter le «n'importe quoi» d'auteurs de livres grand public qui, malheureusement pour eux, n'ont pas cette base de publications leur permettant d'affirmer un point de vue scientifique crédible.

Aujourd'hui, il existe des registres de revues (ISI, Web of Science, Science Citation Index, etc.) dans tous les domaines scientifiques, permettant de voir si un article cité dans des revues, dans des livres ou dans la presse a reçu ce «label de qualité» qu'est la procédure de revue par des pairs. Même si le système n'est pas parfait et pousse parfois à des extrêmes pour pouvoir s'approprier la paternité d'une idée ou d'une découverte, la revue par des pairs reste néanmoins l'un des rares moyens à peu près objectifs pour mesurer la qualité scientifique.

Il est donc assez navrant de voir se succéder dans les médias quantité de pseudo-experts qui, sachant souvent bien parler, paraissent crédibles scientifiquement. Il suffit pourtant de parcourir sa liste de publications pour savoir si une personne est réellement experte ou pas. Cela demande cependant du temps, car de nombreuses personnes cherchent à «gonfler» leurs listes en y incorporant pêle-mêle des titres qui sont tirés de contributions à des conférences ou des lettres de lecteur dans la presse, mais qui ne sont en aucun cas des publications scientifiques dans le sens strict du terme.

Bien que la tentation de la presse et des médias de trouver des sujets permettant de développer la controverse et la polémique soit aisée à comprendre, il serait souhaitable que la presse se pose sérieusement la question de la crédibilité scientifique de ses interlocuteurs. Car en mélangeant joyeusement experts et pseudo-experts, scientifiques et auteurs de techno-fiction, la presse s'arroge un rôle d'arbitre qui ne fait que semer la confusion auprès de ses lecteurs et cela au détriment de la qualité de l'information...

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