En France, on a tellement intégré le risque de pénurie d’énergie que l’on risque d’être déçu de ne pas avoir froid cet hiver. François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique, le principal centre d’expertise français sur les questions de sécurité internationale, nous disait il y a quelques jours qu’en tenant son discours alarmiste sur «la fin de l’abondance», Emmanuel Macron s’est «habilement» mis en situation de pouvoir dire à la fin de l’année: «On a bien géré l’affaire et c’est grâce à vos efforts mes chers compatriotes que nous avons réussi à surmonter la situation.» Ce faisant, le président s’est cependant peut-être aussi mis en situation qu’on lui dise: «Après avoir crié au loup sur le covid, vous nous avez fait peur sans raison sur le chauffage et l’électricité.»

Depuis les élections et un été sans gestes barrières, à tort ou à raison, l’ambiance est effectivement passée à la circonspection et aux doutes rétrospectifs sur les confinements durs, les couvre-feux et les pass sanitaires. Si, à force de discours pessimistes, la population développait une conviction que les pénuries énergétiques sont inévitables mais que, au bout du compte, la France s’en sort sans coupure de chauffage ou d’électricité, le risque serait que la classe politique, qui suscite déjà beaucoup de défiance, y perde encore en crédibilité.

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Emmanuel Macron et ses conseillers semblent d’ailleurs s’en être rendu compte: depuis lundi, le discours se veut plus rassurant, plus offensif, moins pessimiste. Ce lundi, le président a improvisé une conférence de presse qui se voulait didactique, présentant les différentes étapes et les différents efforts qui doivent permettre d’éviter la catastrophe. Il a par ailleurs mis l’accent sur la solidarité européenne dans ce domaine.

Assurer une survie politique

Toujours est-il que, sur le sujet, chaque semaine française semble dominée par un élément de langage, une couleur communicationnelle. Le gouvernement français, comme de nombreux autres gouvernements européens, semble assurer ses arrières en misant massivement sur les prises de parole marquantes, ce qui pourrait bien provoquer un effet contraire à celui escompté. Alors qu’il y a trois semaines on avait l’impression que la France ne parlait jamais de black-out, il y a deux semaines la situation a soudain tourné au «grand basculement» marquant «la fin de l’insouciance» avec un «prix de notre liberté» qu’il faudra nécessairement payer très cher cet hiver. Et depuis quelques jours, on tente donc de rassurer.

Peut-être les communicants de l’Elysée se sont-ils rendu compte du risque de crier au loup dans un contexte où l’opinion relativise plutôt les dangers du covid et ce qui a été vécu comme une surréaction du gouvernement dans ce domaine. Peut-être qu’ils ont réalisé le parallèle qui pouvait être fait entre ces deux discours, et que donner l’impression que l’on joue la peur une deuxième fois serait très malvenu. Car parler de «fin de l’insouciance» deux ans après avoir annoncé qu’on était «en guerre» contre le covid, ça ne tient tout simplement pas la route. Peut-être serait-il judicieux de préférer finalement la pédagogie et la transparence à la communication de crise dont le seul but est de s’assurer une survie politique.

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