Il était une fois

Crimée 1853-1856, la première guerre médiatique

En 2006, une conférence au Centre de la gloire nationale de Russie établissait que la guerre de Crimée (1853-1856) ne devait pas être vue comme une défaite de la Russie mais comme une victoire religieuse et morale. Le tsar Nicolas Ier, initiateur de cette folle entreprise contre les puissances européennes, quittait l’opprobre pour redevenir un exemple de fermeté et de courage. Vladimir Poutine a installé son portrait dans l’antichambre ­du bureau présidentiel au Kremlin.

Le conflit qui secoue aujourd’hui l’espace russo-ukrainien à propos de l’appartenance de la Crimée soulève donc des passions historiques. Comme Nicolas, autoproclamé protecteur des chrétiens orthodoxes «menacés» dans l’Empire ottoman, Poutine s’affiche en responsable des populations russophones «victimes» de la disparition de l’URSS. Aujourd’hui comme alors, la Crimée fournit l’idéal décor psycho-politique d’une confrontation internationale.

La guerre de Crimée se déroule dans un contexte géopolitique tourmenté: l’empire russe s’étend, l’Empire ottoman est affaibli, les nationalités s’éveillent dans les Balkans et en Europe centrale et orientale, dangereuses pour l’empire autrichien. L’Empire britannique s’inquiète des ambitions russes et l’empire français de Napoléon III cherche à retrouver sa place perdue en 1815. L’historien Orlando Figes* ajoute à ces tensions la dimension religieuse qui nourrit la rivalité entre la Russie et les Ottomans et fournit le prétexte honorable à des ambitions territoriales.

Le casus belli de la guerre de Crimée est d’ordre religieux: le sultan de Constantinople, gardien des lieux saints en Palestine, a cédé aux pressions des coteries catholiques françaises réclamant pour les moines latins la clé de l’église de la Nativité à Bethléem. Le tsar, protecteur des moines grecs orthodoxes lésés, est furieux. Il forme le projet de détruire l’Empire ottoman et de prendre Constantinople, le vieux rêve de Catherine II. En juin 1853, comptant sur l’appui des Anglais, il occupe les deux provinces roumaines de Moldavie et Valachie appartenant à la Porte. Il fait afficher un manifeste dans tous les villages: ses troupes sont là comme pour «garantir les droits inviolables de l’Eglise orthodoxe. Si la Porte résiste, alors, Dieu à nos côtés, nous avancerons et combattrons pour notre vraie foi.»

Le sultan résiste. La flotte russe de la mer Noire détruit la flotte ottomane, très inférieure en nombre, à la bataille de Sinop.

Nicolas, cependant, s’est trompé. Non seulement le gouvernement britannique ne le soutient pas mais le parti russophobe a gagné l’opinion. La répression sauvage du soulèvement polonais en 1831 par l’armée russe a provoqué l’indignation et c’est auprès des réfugiés à Londres que les élites prennent depuis lors leurs informations sur la Russie. La répression des révolutions de 1848 en Roumanie et de 1849 en Hongrie a consolidé la vision britannique d’un empire réactionnaire, cruel et assoiffé. Le Royaume n’est donc pas disposé à laisser Nicolas agir sans réaction.

La France n’a pas une meilleure image de la Russie. Le pamphlet du marquis de Custine, La Russie en 1839, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires à travers le monde, véhiculant l’anxiété populaire sur la menace russe. Du pain bénit pour Napoléon III, qui cherche une alliance avec Londres et une cause pour sa gloire. Le 27 février 1854, il ajoute sa signature à l’ultimatum anglais au tsar: les troupes russes doivent se retirer de Moldavie et de Valachie. Nicolas reste sourd. La guerre peut commencer.

Une flotte anglo-française se regroupe à Varna, en Bulgarie, bientôt attaquée par le choléra. En août 1854, coup de théâtre: l’armée russe quitte les provinces roumaines sous la menace de l’empereur d’Autriche, qui a déployé ses troupes à la frontière pour intimider son parent. Karl Marx se moque: «Et les voilà maintenant, 80 000 ou 90 000 soldats anglais et français, à Varna… Les Français ne faisant rien et les Anglais les aidant aussi vite qu’ils peuvent.»

La suite est donc compromise. Lever le camp, rentrer chez soi après tout ce déménagement? Les alliés, auxquels se sont joints l’Autriche et la Sardaigne, sont frustrés. Ils cherchent un but de guerre «pour détourner les ambitions agressives de la Russie». Ce sera finalement une campagne en Crimée, avec pour objectif la prise de Sébastopol et la destruction de la domination navale russe en mer Noire.

De la première bataille sur la rivière Alma, en septembre 1854, à la fin du siège de Sébastopol et la reddition de la ville, un an plus tard, la guerre est sous les yeux de l’opinion publique occidentale. Pour la première fois, des journalistes la racontent, grâce au télégraphe; des photographes la montrent, certes pudiquement, grâce à des appareils qui réduisent le temps de pose à trois secondes; des poètes la commentent, comme Léon Tolstoï et ses Récits de Sébastopol, qui habitent encore la mémoire russe; des «humanitaires» la soulagent, tout en en décrivant l’horreur, comme Florence Nightingale. La communication de masse influence les consciences, mobilise les partis.

En Angleterre, cette guerre vue et racontée revalorisera le soldat aux dépens de l’aristocratie, dont l’incompétence est mise en exergue. En France, la gloire sera pour les zouaves algériens, courageux entre tous, pour l’armée et l’Empereur. En Russie, Tolstoï chantera les vertus du «peuple» combattant ignoré et maltraité jusque-là par ses chefs. Quelque 750 000 hommes, dont plus de la moitié de Russes, sont morts en Crimée, de leurs blessures du froid ou de la maladie. La mer Noire a été démilitarisée. L’année suivante, à Jérusalem, orthodoxes et catholiques recommençaient leur querelle pour l’accès aux lieux saints.

Crimea. The last Crusade, Orlando Figes, 2010.