revue de presse

La Crimée, une «poire mûre» tombée toute seule dans les mains de la Russie

Après le référendum d’hier, les députés de Simféropol ont officiellement demandé ce matin le rattachement de la Crimée à la Russie: les médias russes triomphent, tandis que la presse occidentale s’inquiète de l’expansionnisme de Vladimir Poutine. Qui rouvre, selon elle, les plaies de la Guerre froide

Les chiffres varient dans les journaux, mais frôlent en tout cas ce que De Telegraaf, aux Pays-Bas, appelle des «pourcentages nord-coréens», répercute France Inter. Ou alors: «soviétiques»? Voilà le terme qui, d’ores et déjà, figure dans nombre de titres des médias au lendemain de l’acte d’allégeance, dans les urnes criméennes, de 96,6% des 81% de la population votante à la Russie.

Soit 78%: à peine plus des trois quarts des citoyens, donc. Ce qui réduit tout de même le caractère «soviétique» du résultat! Mais n’empêche pas le premier ministre pro-russe de la Crimée, Serguii Axionov, de déclarer sur son compte Twitter: «Merci à tous ceux qui ont participé au référendum et ont fait leur choix. Aujourd’hui nous avons pris une décision très importante qui entrera dans l’histoire.»

Le fantasme de l’URSS

D’ailleurs, mercredi 12 mars, «Moustafa Djemilev, une des grandes figures des Tatars de Crimée, a eu une longue conversation téléphonique avec Vladimir Poutine», explique Le Monde. Selon lui, rapporte la Crimean News Agency, «le président russe a fait valoir que la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en 1991, par un vote du Parlement suivi d’un référendum, n’était «pas conforme à la procédure soviétique prévue pour quitter les structures de l’URSS». Le Kremlin n’ayant pas donné sa version de l’entretien, on ignore ce que M. Poutine entendait par là. Mais l’idée qui s’est répandue aussitôt est qu’à ses yeux, le démantèlement de l’URSS était illégal. Cela impliquerait que Vladimir Poutine veut rétablir l’Union soviétique. En réalité, il a dépassé ce stade.»

Quoi qu’il en soit, évidemment, ce lundi matin, la presse russe salue ce choix clair des habitants de la Crimée de se séparer de l’Ukraine et de rejoindre la Russie, relève l’Agence France-Presse, qui a fait le tour des principaux médias. «Gloire à la Crimée», titre par exemple le quotidien Kommersant. «La Crimée retourne en Russie!» s’enthousiasme pour sa part en une le journal populaire pro-Kremlin Komsomolskaïa Pravda. «Moscou nargue les Occidentaux», en concluent logiquement Les Echos. Mais «nous devons cesser de tergiverser avec le régime de Poutine», réclame fermement le Financial Times.

La «réunion des cœurs»

«N’en déplaise à certains, nous sommes heureux», écrivent les pro-gouvernementales Izvestia, évoquant la «réunion des cœurs» et affirmant que des «experts» estiment que la Russie a remporté encore une autre victoire sur la scène internationale, et que son image ne peut que s’agrandir. «La Crimée divorce de l’Ukraine», ajoute le populaire Moskovski Komsomolets, tandis que le quotidien officiel, Rossiïskaïa Gazeta, estime que le référendum a donné des «réponses sans équivoque»: «Hier, la Crimée a fait son choix, elle veut faire partie de la Russie», écrit-elle.

Les Novye Izvestia avertissent toutefois que «l’enthousiasme en Crimée peut se transformer en une rude gueule de bois»… faisant involontairement écho au Wall Street Journal, qui dit que cette issue «ne va pas faciliter un retour au calme en Ukraine». Quant à la Neue Zürcher Zeitung, elle prédit à Simferopol «des perspectives économiques problématiques». «Dans ce contexte, enchaîne la Frankfurter Allgemeine, il est important que l’Union européenne réagisse rapidement, avec des sanctions drastiques après l’agression russe».

«Beaucoup d’enthousiasme»

«On n’avait pas vu ça depuis l’URSS», souligne en une le quotidien économique Vedomosti. «Le référendum sur le statut de la Crimée s’est déroulé avec beaucoup d’enthousiasme. Ni le rythme effréné de son organisation, ni la propagande le jour du vote, ni le boycott décrété par les Tatars de Crimée, ni le refus des autorités ukrainiennes de reconnaître le résultat du référendum n’ont été un obstacle», relève-il. Mais pour le leader des libéraux au Parlement européen, Guy Verhofstadt, cité par Le Soir de Bruxelles, «des référendums ne se tiennent pas avec un fusil à la main».

«La Crimée est une poire mûre qui nous est tombée toute seule dans les mains», titre de son côté le site d’informations Gazeta.ru. Rare voix discordante, le journal d’opposition Novaïa Gazeta a publié en Une une photo de la manifestation de samedi à Moscou où quelque 50 000 personnes ont défilé contre l’«annexion» de la péninsule et contre la politique de Vladimir Poutine. La Nezavissimaya Gazeta, à Moscou, enfin, le dit clairement: «Kiev a perdu la Crimée.» Et dans le Kievpost, justement, une journaliste raconte qu’elle est allée voter hier à Kertch. Les urnes étaient placées sous une photo de soldats soviétiques triomphants lors de la Seconde Guerre mondiale.

«L’échec de l’Europe»

En France, Libération regrette que la victoire de Poutine marque «l’échec de l’Europe, incapable de faire face efficacement à la crise ukrainienne et qui, aujourd’hui encore, reste divisée quant à des sanctions dont on sait pourtant qu’elles n’auront qu’une efficacité limitée». Et Le Figaro, lui, note qu’«à moins que Moscou ne temporise soudain, l’annexion prochaine de la péninsule promet d’ouvrir un cycle de sanctions occidentales et de représailles russes». «Leb wohl, Krim!» («Bon vent, Crimée!»): France Inter cite tout de même encore la Tageszeitung allemande, qui voit les Russes «hypnotisés par Poutine». «Mais lorsqu’ils vont déchanter un jour, ils diront tous «niet» de façon aussi robotique.»

En attendant, si Poutine dont El País dénonce l’«eurasianisme radical» défend à ce point le droit des peuples à l’autodétermination, à quand, demande Die Welt, un référendum en Ingouchie ou au Daghestan? Tout en faisant allusion à un vent de panique en Russie face aux éventuelles sanctions économiques. Le quotidien néerlandais Trouw, lui, reprend la phrase célèbre de Bill Clinton: «It’s the economy stupid»: «Les gens en Crimée sont comme partout, ils votent pour plus de bien-être, ce que leur a promis Vladimir Poutine.»

Résultat, selon La Stampa de Turin: «Nous vivons la plus grave crise internationale depuis la fin de la Guerre froide.» Et ce n’est sans doute pas terminé, écrit aussi le Guardian de Londres, dans un éditorial très alarmiste.

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