La crise qui a provoqué, entre le 24 et le 29 octobre 1929, 30 milliards de dollars de perte à la bourse de New York n'a pas seulement entraîné plusieurs années de noire récession et la perte de millions d'emplois. Elle a décrédibilisé les gouvernements démocratiques, contribué à porter Adolf Hitler au pouvoir et à rendre une nouvelle guerre inévitable. Les images d'épargnants paniqués, de chômeurs et de familles paysannes qu'elle a jetés sur les routes hantent encore les mémoires et alimentent l'angoisse suscitée par le dévissage des marchés financiers. Angoisse d'autant plus vive que les ressemblances, de krach à krach, sont frappantes. Et les différences? Incomparablement plus nombreuses, relèvent une très grande majorité d'analystes qui écartent une répétition du drame. Retour sur quelques jours qui ont ébranlé le monde.

L'année avait bien commencé. En Europe, les crises de l'immédiat après-guerre ont fait place à la croissance. Aux Etats-Unis, la productivité industrielle a doublé en sept ans sous l'effet du taylorisme. De nouveaux biens se démocratisent: frigidaires, voitures, radios...

Un record de prospérité, note Calvin Coolidge, trentième président des Etats-Unis, dans son dernier message sur l'état de l'Union, en décembre 1928. «Aucun congrès [...] n'a jamais eu de perspective plus agréable que celle qui apparaît aujourd'hui», note-t-il avec enthousiasme.

En hausse depuis 1924, le marché des actions connaît depuis 1928 des mouvements plus vifs, plus volatils aussi et une augmentation importante des échanges. L'élection du républicain Herbert Hoover à la présidence en novembre a conforté cet enthousiasme. Les prêts à court terme qui favorisent l'envol de la bourse de New York ont passé de 3,5 à 6 milliards de dollars en un an.

La grande partie des opérations, en effet, se fait à crédit. Les prêts qui permettent à tout un chacun d'acquérir des actions peuvent être d'autant plus généreux que les titres, déposés en garantie, sont destinés à prendre de la valeur. Avec une mise qui ne dépasse parfois pas 10%, le boursicoteur peut engranger l'entier des bénéfices découlant d'une revente. L'affaire n'est pas mauvaise non plus pour les courtiers, qui pratiquent un taux d'intérêt qui atteindra 12% à la fin de l'année sur de l'argent qu'ils peuvent emprunter à 5%. Les capitaux étrangers affluent à New York.

Cela peut-il durer? La question commence à hanter quelques esprits circonspects au début de 1929. La Banque de réserve fédérale - qu'on n'appelle pas encore la Fed - a fait une tentative d'éponger le marché au début de 1928 en vendant des valeurs d'Etat - sans grand effet. Un an plus tard, elle se borne à quelques appels - prudents - à la prudence.

L'enthousiasme spéculatif se fait, lui aussi, plus inquiet: et si l'argent cessait d'affluer? En mars, une série de réunions de la Réserve fédérale suffisent, même sans décision subséquente, à provoquer une baisse importante du marché. Les courtiers lancent leurs premiers appels de marge, forçant leurs clients à réduire leurs engagements. Le taux d'intérêt à court terme monte à 20%. Pour la première fois mais pas la dernière, le téléscripteur qui communique les résultats aux spéculateurs aux abois ne parvient pas à suivre. Le 26 mars, la bourse clôture sans que de nombreux porteurs connaissent l'étendue de leurs pertes.

C'est la National City Bank qui réamorce la pompe en annonçant qu'elle prêtera l'argent nécessaire. Charles Mitchell, son CEO, n'est pas le seul à penser que casser le jouet serait un crime. De nombreuses sommités expliquent que les craintifs sont des esprits rétrogrades qui n'ont pas saisi tous les avantages - et toute la solidité - des nouvelles techniques financières.

Parmi celles-ci figure un instrument qui a fait son entrée à la bourse: les sociétés d'investissement. Leur chiffre d'affaire a passé de 400 millions à trois milliards de dollars entre 1927 et 1929. Elles n'investissent souvent qu'indirectement dans l'économie à travers d'autres sociétés parfois détenues par le même groupe.

Les sociétés d'investissement prospectent surtout les petits porteurs, auxquels elles promettent les avantages de la diversification et offrent à leur tour la possibilité d'acheter sur marge. Aux plus gourmands, elles offrent en outre le bénéfice d'une application particulière du principe du levier: elles concentrent les hausses sur une partie seulement des titres qu'elles émettent, ce qui les rend très profitables - et très volatils.

Tout est possible: cette conviction propre aux périodes haussières enfle en 1929. De nombreux nouveaux venus arrivent sur les marchés boursiers. Pas aussi nombreux qu'on l'a dit: au plus fort de la bulle, seuls un million et demi d'Américains sur 120 millions possèdent un compte dans une firme active à la bourse et seuls un tiers d'entre eux pratiquent des opérations sur marge. Mais cela suffit pour communiquer le climat de fébrilité spéculative à tout le pays. D'autant que les médias rapportent avec enthousiasme les miracles quotidiens des marchés. Seul le New York Times prédit, sans beaucoup de succès au début, un retournement de conjoncture.

Les choses changent en automne. Lentement d'abord: les banques centrales britannique et allemande augmentent leurs taux pour freiner l'exode des capitaux outre-Atlantique. La Réserve fédérale de New York suit et monte à 6%. Le 3 septembre, le mouvement de hausse de Wall Street s'inverse. Les jours qui suivent sont hésitants mais l'argent des spéculateurs continue d'affluer.

La baisse se précise à la mi-octobre. Les courtiers multiplient les appels de marge. La bourse ouvre à la baisse et finit à la hausse lundi 20, se stabilise mardi, replonge mercredi. Jeudi, c'est la panique: près de 13 millions d'actions changent de main à un rythme qui, à nouveau, défie le téléscripteur. La foule s'ameute devant le Stock Exchange, la galerie des visiteurs est fermée au public.

La dégringolade est freinée vers midi par l'annonce d'une intervention groupée de plusieurs banques. La reprise très rapide provoquée par ces réassurances n'est pas communiquée au pays: les téléscripteurs transmettent toujours des chiffres en baisse.

Cela n'empêche pas la tendance haussière de se stabiliser vendredi et samedi: à la satisfaction de voir le spectre des pertes s'éloigner s'ajoute celle d'avoir pu juguler la crise. Pourquoi craindre, d'ailleurs? La situation économique est fondamentalement bonne, répètent les oracles.

Lundi, les journaux publient une campagne publicitaire incitant les Américains à profiter des occasions créées la semaine écoulée. Mais la foi a disparu: le volume des pertes dépasse celles accumulées le jeudi noir. A nouveau réunis, les banquiers annoncent cette fois qu'ils ne feront rien: la loi du marché doit primer - et certains d'entre eux sont déjà à court de liquidités.

De façon peu surprenante, la catastrophe s'emballe mardi 29, alimentée par une dégringolade spectaculaire des sociétés d'investissement. Les mécanismes qui avaient permis à la bulle d'éclore précipitent la déroute. Confrontés à des appels de marge toujours plus pressants, les investisseurs doivent vendre à n'importe quel prix, ce qui emballe la chute des cours - et provoque de nouveaux appels de marge. L'effet de levier, après avoir amplifié les gains, démultiplie les pertes.

Vers midi, les gouverneurs de la bourse se réunissent pour discuter de l'éventualité d'une fermeture temporaire qui sera finalement remplacée par des congés élargis - tout le monde, entre autres choses, a besoin de récupérer. Une nouvelle rumeur enfle: loin de soutenir les marchés, les banquiers participent à leur déconfiture en vendant. Fausse: pendant une semaine, ils injectent des liquidités à perte dans un marché en voie d'assèchement express.

Mercredi marque un retour inopiné à l'optimisme: la situation est «fondamentalement solide», vient de noter le secrétaire adjoint au Commerce Julius Klein. John Rockefeller participe au travail de réassurance en annonçant qu'il a acheté des actions. U. S. Steel a annoncé un dividende supplémentaire.

Jeudi, la Réserve fédérale entre en jeu au moment où Wall Street s'apprête à fermer pour un long week-end en baissant le taux d'escompte de 6 à 5%. Le samedi intervient la première faillite: Foshay, un trust valant 20 millions de dollars. Lundi, les fondamentaux sont toujours bons, la Commercial National Bank & Trust Company a acheté cinq colonnes du Times pour le faire savoir. Cela n'empêche pas la course à l'abîme de reprendre.

Entre le 22 octobre et le 13 novembre, l'indice Dow Jones passe de 326,51 à 198,69 (-39%), ce qui correspond à une perte virtuelle de 30 milliards de dollars. Il continuera à baisser jusqu'en juillet 1932 et ne rejoindra pas le niveau de septembre 1929 avant 1954.

Plus de 700 banques américaines font faillite, les usines suivent. Le nombre des chômeurs atteindra un quart de la population en 1933. La reprise amorcée à partir de cette date par le nouveau président Roosevelt ne se confirmera pas entièrement avant le déclenchement de la guerre en 1939.

La contagion internationale n'est pas immédiate. L'assèchement progressif des crédits en provenance d'outre-Atlantique met un certain temps à déployer ses effets en Europe. Mais ceux-ci s'avèrent d'autant plus dévastateurs que les gouvernements, obnubilés par le souci de protéger leur monnaie, y réagissent en général par une politique protectionniste qui contribue, en réduisant les échanges transatlantiques et la masse monétaire en circulation, à transformer l'accident new-yorkais en dépression sans fond.

Le contraire aurait-il suffi à tout résoudre? De nombreux historiens font valoir que le krach n'est pas arrivé dans un ciel économique entièrement serein: la production industrielle américaine a commencé à fléchir dès les premiers mois de 1929. La croissance était déséquilibrée: l'argent engendré enflait les profits - et donc tant les investissements que la spéculation - mais guère les salaires des acheteurs potentiels des biens produits. La politique d'austérité adoptée par de nombreux Etats après le krach n'a fait qu'aggraver les choses, d'autant plus sûrement que le flot grandissant des chômeurs, à cette époque, n'est couvert par aucune assurance.

Bref: il y a moyen de faire mieux et on a beaucoup appris depuis. Certes, comme le relevait The Economist cette semaine, il suffit de remplacer «actions» par «immeubles» dans la construction de la bulle de 1929 pour retrouver une description très satisfaisante de celle des «subprime», certes la contamination de l'économie réelle semble désormais probable, mais les augures continuent d'écarter l'hypothèse d'une répétition intégrale du scénario catastrophe. La grande crise, assurent-ils, n'aura pas lieu. Comme leurs prédécesseurs d'octobre 1929.

A lire: John Kenneth Galbraith, «La crise économique de 1929 Anatomie d'une catastrophe financière», Payot 2008.

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