Difficile désormais de le nier. Le grand problème, dans bien des milieux catholiques, c’est sans doute le rapport à la réalité, plus précisément l’incapacité à reconnaître certains faits avérés. La gestion catastrophique des affaires de pédophilie n’est pas le seul indice de ce dysfonctionnement. Citons-en ici deux autres. Combien de pratiquants ne semblent pas voir que les femmes sont discriminées dans l’Eglise! Combien de clercs se comportent comme si l’avenir était assuré quoi qu’il arrive!

La question se pose: qu’est-ce qui est à l’origine de ces dénis? Cette hypothèse paraît plausible: si la réalité n’est pas toujours prise en compte, c’est peut-être parce que ceux qui donnent le ton croient que les explications religieuses rendent précisément compte du monde, comme si Dieu était un objet. Ce qui se dit au catéchisme serait par conséquent une description exacte, scientifique du passé comme du présent. Dès lors, ce que les yeux voient, ce que l’expérience enseigne, ce que l’évolution des sociétés met à jour, tout cela n’est pas forcément vrai. Autant dire que la réalité n’a plus guère d’importance. Ou encore, que la foi devient aussi aveugle qu’une idéologie.

Le mécanisme du déni

C’est comme si, dans certains milieux d’Eglise, ni l’histoire en cours ni le vécu individuel n’enseignaient rien. Pas question de reconnaître que les mots de la foi viennent non pas avant, mais après le vécu. Qu’ils peuvent et même doivent être remis en cause, parce qu’ils font état de réalités indicibles, indisponibles, qui échappent. Qu’ils traduisent en termes religieux des dynamiques qui peuvent être expliquées d’une manière très différente.

L’hypothèse permettrait de rendre compte de bien des phénomènes, à commencer par les illusions relatives à la charité ou à l’amour. Ce dernier constituant la vertu par excellence, chaque croyant est supposé en avoir en abondance dans le cœur. Qui n’aime pas dans une communauté religieuse? Voilà pour le discours. Mais en va-t-il bien ainsi dans les faits? Chacun le perçoit: l’amour affiché n’est parfois qu’un simulacre. De même, selon la doctrine, l’Eglise est sainte, immaculée. Dès lors, impossible qu’une partie infime de ses membres réduisent les autres au rang de figurants, et que des cardinaux, des évêques, des prêtres, des religieux commettent des crimes.

C’est comme si, dans certains milieux d’Eglise, ni l’histoire en cours ni le vécu individuel n’enseignaient rien

Si cette analyse a ne serait-ce qu’une once de pertinence, le croyant sincère doit-il, avec fracas ou sur la pointe des pieds, s’éloigner de la source où il s’abreuve? Pas forcément, car le diagnostic ouvre de nouvelles perspectives. Il peut inciter le fidèle à tourner plus résolument les yeux dans cette direction: celle de la réalité, la sienne, celle des autres, celle du monde, une réalité qu’il décodera à la lumière de sa foi. Si Dieu existe, c’est dans le périmètre des faits ordinaires qu’il le cherchera, en sachant que jamais il ne pourra être sûr de l’avoir trouvé. Il verra dans les événements des signes salutaires. Ainsi sera-t-il très attentif par exemple au mouvement #MeToo, en se demandant comment les femmes sont traitées dans les milieux d’Eglise. Quant aux abus sexuels, il en tirera des enseignements et réécrira ses livres de morale, les crimes de certains clercs étant probablement une forme de retour du refoulé.

Se défaire des passions tristes

En fin de compte, la crise serait une chance si elle produisait ce double effet: d’une part, remettre à leur place le dogme et la morale, ainsi que l’action caritative, parfois marquée elle aussi par une forme d’idéologie. D’autre part, recentrer la pratique sur la vie spirituelle. Dès lors, le croyant serait invité à se défaire des passions tristes dont il est prisonnier, à commencer par sa peur de la réalité et son besoin panique de certitudes. Il se familiariserait avec cette part de lui qui se sent perdue, en exil; du même coup, il percevrait sans doute en lui «le curieux désir que nous avons du ciel, de l’amour et de tout ce que nous ne pourrons jamais toucher des mains». En élargissant l’horizon, en évoquant un autre type de vie, la vie intérieure, la tradition chrétienne pourrait alors peut-être redevenir une ressource pour les personnes qui ont l’impression d’être à l’étroit dans un quotidien souvent aride et frustrant. Celles-ci auraient ainsi accès à une autre nourriture – une nourriture du terroir – que celle offerte par exemple par les adeptes de religions orientales dénaturées. L’histoire n’est pas finie, elle réserve souvent des surprises.


Yvan Mudry est essayiste.


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