Les prix des céréales ont baissé pendant plus d'un siècle. Cela s'explique par l'accélération de la révolution agricole au cours de la deuxième moitié du XXe siècle et par des politiques conséquentes de soutien à l'agriculture. Dans certains pays asiatiques, la révolution verte a permis, dès les années 60, des gains importants de productivité, surtout pour le riz. Ces évolutions ont conduit à une concentration de la production céréalière à l'échelle internationale dans quelques pays du Nord et émergents, avec pour conséquence une marginalisation de la majorité des paysans des pays en développement. Les bas prix du pétrole, les politiques de subventions, la préférence accordée par beaucoup de pays du Sud aux céréales importées n'ont fait que masquer une crise latente en permettant des échanges à bas coûts de biens agricoles à l'échelle mondiale.

Depuis 2006, les prix remontent. Ceux du blé, du maïs et du riz ont doublé en une année. Cette flambée a des répercussions négatives dans 37 pays. Il s'agit pour l'essentiel de pays importateurs nets avec des revenus par tête très bas, ce qui les rend dépendants des exportations agroalimentaires subventionnées en provenance des pays riches. Dans ces pays, c'est surtout la population urbaine pauvre, celle qui consacre 60 à 80% de son revenu à l'alimentation, qui est la plus touchée. Les conséquences sont graves dans la mesure où celui qui est menacé par la famine n'a plus accès aux services de santé et à l'éducation, est victime de pratiques usuraires et entre alors dans une spirale de pauvreté dont il ne ressort que difficilement.

L'augmentation du prix du riz est essentiellement de nature structurelle et résulte d'une longue période de prix bas qui a conduit à une réduction des surfaces cultivées. La hausse des prix actuelle a un effet incitatif et conduira à une augmentation de l'offre, laquelle contribuera à moyen terme à stabiliser les prix. A l'origine de la hausse du prix du maïs et du soja, il y a l'augmentation de la demande globale de produits d'origine animale liée à la croissance de la classe moyenne des grands pays émergents (Chine et Inde). Une autre cause structurelle est la hausse, qui paraît durable, des prix du pétrole, laquelle influence les coûts de production et de transport des céréales.

Des causes conjoncturelles se greffent souvent sur une crise existante. Tel est le cas de la spéculation boursière actuelle sur les matières premières agricoles. Un autre facteur est lié aux politiques d'appui à une production d'agro-carburants qui soustrait des parts toujours plus importantes de céréales à l'alimentation. Le cas du maïs - 1/3 du maïs nord-américain est converti en éthanol - illustre bien la problématique: le choix politique de soutenir sa production comme énergie alternative a entraîné son prix dans la même spirale que celui du pétrole. Enfin, les effets du changement climatique se font plus durement ressentir en période de crise. Ainsi, la sécheresse australienne pèse sur les consommateurs de la région, non seulement à cause de la réduction de la production locale, mais aussi en raison des coûts prohibitifs du transport des céréales qui viennent de l'autre côté de la planète.

Pour revenir aux agrocarburants, il faut noter que leur production est aujourd'hui influencée par des politiques nationales qui cherchent des alternatives au pétrole. Si l'on arrive à des solutions techniques économiquement viables, qui permettent d'éviter la compétition entre production agricole pour l'alimentation et celle pour la production d'énergie, tout en respectant le protocole de Kyoto, le problème ne devrait pas se poser. C'est ainsi que le Brésil cherche à expliquer et à défendre sa production d'éthanol à partir de la canne à sucre. En revanche, étant acquis que la production de carburant à partir de maïs n'est pas viable économiquement, certains pays viennent de réduire le niveau de son subventionnement pour se concentrer sur des produits de base qui n'entrent pas en compétition avec l'alimentation, ce qui pourrait contribuer à réduire la spéculation.

La première réaction de pays producteurs comme le Viêt-Nam ou le Kazakhstan a été d'introduire des restrictions à l'exportation. Cependant, de telles mesures risquent d'aggraver la crise de pays déficitaires comme le Sénégal et le Pérou, qui devront puiser davantage dans leurs réserves ou demander de l'aide d'urgence pour soutenir les consommateurs urbains à bas revenu. D'autres pays qui ont encore des barrières douanières à l'importation, comme la Bolivie ou le Brésil, viennent de les abolir ou de les réduire. D'autres, comme la Chine ou l'Ukraine, ont introduit des mesures de plafonnement des prix sur les marchés locaux.

A moyen terme, on peut estimer que l'augmentation des prix des céréales stimulera la production dans les pays touchés par la crise. Ce pouvoir d'autorégulation fonctionnera à deux conditions: la première est un démantèlement des politiques de soutien à la production et à l'exportation des pays du Nord et émergents et la seconde est que les gouvernements des pays du Sud ne découragent plus leurs producteurs en privilégiant des produits agroalimentaires importés à bas prix au détriment des productions vivrières nationales. Si nécessaire, pour diminuer la pression sur les couches urbaines les plus pauvres, on peut envisager la promotion de politiques de subventions à la consommation.

Parmi les mesures à court terme prises par la DDC figure l'augmentation de l'aide humanitaire en faveur des populations les plus vulnérables. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé un appel pour une augmentation de son budget de 500 millions de dollars. La DDC, qui contribue déjà au budget du PAM à hauteur de 33 mios de francs par an, y a déjà répondu avec un crédit supplémentaire de 2 mios de francs. A noter que, depuis longtemps, la DDC investit dans ses pays prioritaires environ 150 mios de francs par an dans des programmes qui ont un lien direct avec la sécurité alimentaire. Ces engagements ont des effets bénéfiques importants en termes de renforcement des capacités techniques et organisationnelles des producteurs et d'amélioration de leurs systèmes de production.

A moyen terme, il s'agira pour la DDC de renforcer son engagement dans le secteur de l'agriculture, qui représente encore dans nombre de pays du Sud 20 à 30% du PIB et qui fait vivre, directement ou indirectement, 80% de la population. Cet engagement, dans un contexte caractérisé par un regain d'intérêt pour l'agriculture, ne conduira à un impact durable que s'il s'accompagne d'efforts en termes d'investissements domestiques et de politiques publiques en faveur de la paysannerie.

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