«L’utopie finit toujours par se casser les dents sur le réel.» C’est ainsi qu’un internaute commente sur Facebook la tempête médiatique qui ébranle la France depuis le 23 février. Le principal concerné est un média pure player, disponible uniquement et gratuitement sur Internet. Baptisé Le Média, il a été créé par des sympathisants du député Jean-Luc Mélenchon et a commencé ses diffusions le 15 janvier 2018.

Ses deux majuscules symbolisent une volonté de se distinguer du panorama médiatique français. Mais il y a surtout quelques «objectifs clairs» qui visent une ligne éditoriale «éloignée du modèle économique et idéologique dominant» que le collectif à l’origine du média déroule dans un manifeste publié sur le site du Monde. Soutenu par une cinquantaine de personnalités et 43 037 signatures citoyennes, le nouveau venu se veut différent des autres et choisit les termes indépendant, humaniste, progressiste, écologique, féministe et pluraliste pour se décrire.

Indépendance mise en doute

Une liste qui fait doucement sourire les observateurs. Comment peut-on prôner une indépendance alors qu’on est le fruit même d’un débat mené au sein de l’université d’été de La France insoumise? Les valeurs avancées sont belles mais dans ce contexte de connivence politique, nombreuses sont les voix qui comparent le pure player à La Pravda.

A peine né que déjà Le Média est source de controverses. Inutile de préciser donc que ses premières émissions, diffusées sur sa chaîne YouTube ainsi que sur son site, ont attiré l’attention. Aux yeux de Libération, Le Média ne présente «rien de faux mais une volonté de traquer les manquements du président certainement plus forte que sur les autres plateaux». D’autres observateurs reconnaissent toutefois une certaine bonne foi dans le travail des journalistes présents. Mais on attendait le faux pas.

Du pain bénit

C’est ce qui est arrivé samedi. Dans un texte publié par le site spécialisé Electron libre, la présentatrice du journal, Aude Rossigneux, a annoncé son départ de la chaîne. La journaliste évoque un limogeage «brutal» et dénonce un «traitement d’une violence et d’une brutalité qui [la] laisse dans un état de sidération». Elle décrit également des troupes «épuisées», «pas loin du burn-out» au sein de la rédaction.

Pour les détracteurs, c’est du pain bénit. D’autant plus qu’en janvier 2018, sur le plateau de Laurent Ruquier, Gérard Miller et Sophia Chikirou, les fondateurs du Média, certifiaient que le licenciement ne fait pas partie des valeurs partagées par la chaîne.

Un autre départ

L’histoire n’est pas finie. Lundi après-midi, de nouveau, le ciel tonne au-dessus du Média. L’ancien député écologiste Noël Mamère, qui y animait une émission de philosophie, décide de quitter le navire «en homme libre». Non seulement, il regrette le sort réservé à Aude Rossigneux, mais il n’adhère pas à la façon dont le conflit syrien a été traité sur la Web TV en ne diffusant pas d’images de bataille sous prétexte d’éviter tout sensationnalisme.

Alors que le compte Twitter d’Aude Rossigneux demeure muet, celui du Média publie un court communiqué et avoue ne pas se reconnaître dans la description de la rédaction par ses opposants. Certains internautes réagissent: «Pourquoi la chaîne ne demande-t-elle pas l’avis de ceux qui l’ont soutenue», s’interroge l’un d’eux. Et d’autres de reconnaître la ressemblance avec d’autres médias.

Pour sa défense, la Web TV peut toutefois compter sur ses membres qui démentent les propos de l’ex-présentatrice. «Nous préparons une réponse collective», annonce la journaliste Aude Lancelin.

Pour l’heure, Le Média a choisi la voie confidentielle pour s’adresser à ses adhérents, qui ont chacun reçu une missive explicative. Les trois fondateurs de la chaîne évoquent une «orchestration» qui nuit à la chaîne et fustigent la méthode empruntée par l’ex-présentatrice.

Quant à Jean-Luc Mélenchon, il se livre, lundi 26 février sur son blog, dans une diatribe révoltée: Avant de comparer les chaînes de Radio France à une sorte de «CIA médiatique», il s’interroge: «Pourquoi [les médias] nous haïssent-ils à ce point?» L’utopie est un sport difficile.

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