Revue de presse

La crise franco-italienne est «d'une rare stupidité», disent les médias

Dans la Péninsule autant que dans l’Hexagone, on s’indigne des scènes de ménage répétées qui sonnent «le tocsin du bon sens» entre deux pays amis, membres fondateurs de l’UE. Mais entre l’Elysée et le Conseil italien, il y a désormais un gouffre idéologique

«Un gouvernement membre de l’Union européenne qui rappelle son ambassadeur dans un autre pays membre de l’Union européenne, cela ne s’était jamais vu», écrit ce vendredi l’éditorialiste de 24 heures. «C’est dire l’intensité et le caractère exceptionnel de la crise diplomatique qui s’est déclarée jeudi entre la France et l’Italie.» Même constat dans La Stampa de Turin, qui parle de décision «sans précédent», alors que le Guardian, dans un article repéré par Courrier international, va plus loin, en qualifiant le pataquès de «pire crise entre la France et l’Italie depuis la Seconde Guerre mondiale».

Entre Emmanuel Macron et les deux coleaders du gouvernement de coalition italien, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, il faudrait plutôt parler de «guerre politique», à la suite de la décision de ce dernier de venir par surprise en France rencontrer des représentants des «gilets jaunes». Ceux qui sont désireux de monter une liste en vue des élections européennes, plus précisément. Ils sont cependant très divisés sur l’effet de cette visite. «Cette rencontre a apporté du crédit et nous a permis de prendre une dimension internationale. Di Maio a fait l’effort de venir nous voir, contrairement à nos ministres et à notre premier ministre. Je pense qu’ils vont mal dormir ce soir, Macron aussi», a ainsi déclaré au Parisien Christophe Chalençon.

Mais d’autres «gilets jaunes» déplorent au contraire une instrumentalisation de leur mouvement, «pour faire penser, à l’international, qu’on se politise et qu’on lance des listes», a notamment déclaré Maxime Nicolle, qui refuse tout rapprochement. Son colistier Frédéric Mestdjian et Ingrid Levavasseur, à la tête de la liste RIC pour les européennes, se sont également insurgés contre cette «usurpation totale»: «C’est le monde des requins qui s’invite au cœur de notre projet. C’est vraiment terrible», dit-elle à l’Agence France-Presse (AFP).


Ce qui s’est passé:

Les faits: La France a rappelé ce jeudi son ambassadeur en Italie

L’analyse de Richard Werly, correspondant du «Temps» à Paris: La surenchère assumée des populistes au pouvoir en Italie, résolus à affaiblir Emmanuel Macron


Pour L’Obs, cette «opération de séduction» ne fait que raviver les tensions existantes entre Paris et Rome. «Depuis plusieurs semaines, les relations se sont en effet crispées entre les deux pays autour du déficit public ou encore de la question migratoire», selon le décryptage médiatique qu’en fait le site Touteleurope.eu. Bref, comme le dit Richard Werly, c’est un «duel de deux Europe» qui se poursuit.

Mais est-ce vraiment «un hasard si Emmanuel Macron réplique au moment où il retrouve force et couleurs grâce au Grand Débat qui l’a remis en selle?» se demande encore le quotidien vaudois. Réponse: «Sans doute pas, car en rendant les coups, en faisant appel à l’honneur national, il renoue avec ce qu’il avait beaucoup perdu ces derniers mois: le sens de l’initiative. Reste que, comme ses adversaires, il surjoue la crise à des fins électorales.» Résultat: elle «s’aggrave», aux yeux de La Repubblica.

Mais il y a de quoi, avec toutes ces «insultes», ces «ingérences» et ces «manœuvres» qu’Ouest-France voit téléguidées de Rome: «Depuis quelques mois, c’est une idée fixe chez les deux principaux dirigeants italiens.» L’Elysée est devenu «leur cible préférée, un jour en l’accusant d’hypocrisie sur les questions migratoires, ce qu’une majorité d’Italiens pense aussi d’ailleurs. Un autre en soutenant ouvertement le mouvement de contestation des «gilets jaunes» et en exprimant le souhait qu’ils parviennent à renverser le président de la République. Lorsqu’on est simple dirigeant d’une formation politique, c’est pour le moins rude et inamical.»

Pourtant, Luigi Di Maio se dit «prêt à tourner la page», «pour le bien» des deux «peuples». Il dit aussi qu’il serait «heureux de rencontrer Macron» dans le Corriere della sera. Il ajoute toutefois une condition: «La France doit arrêter de repousser les migrants à la frontière et d’offrir un refuge à des criminels italiens.» Boum. Ça paraît mal parti pour une franche poignée de mains sous les vivats des gilet gialli.

Jamais «l’Italie s’était comportée ainsi», s’indigne L’Union: «Cette diplomatie romaine au lance-flammes est suicidaire. Elle sonne le tocsin du bon sens et est d’une rare stupidité. Elle entame la confiance mutuelle et prend en otages deux peuples qui ont plus de points communs que de divergences de fond.»

L’épine de la Françafrique

Dans ce contexte, il faut aussi rappeler que le 20 janvier dernier, Luigi Di Maio avait accusé la France d’appauvrir l’Afrique et d’être ainsi responsable de nombreux départs vers l’Europe: «A partir d’aujourd’hui, ceux qui veulent débarquer en Italie, on va les emmener à Marseille. Je vais demander des sanctions contre les pays qui colonisent l’Afrique. La France imprime le franc dans les colonies pour financer une partie de sa dette: pour laisser les Africains en Afrique, il suffirait que les Français restent chez eux», avait-il lâché sur la radio italienne RTL 102.5.

Mais il n’en est pas à une contradiction près, puisque maintenant il se défend sur Facebook, signale Il Fatto quotidiano, proche du Mouvement 5 Etoiles. «Le peuple français est notre ami et notre allié», écrit-il. Avant d’affirmer: «Ma rencontre […] avec des représentants des «gilets jaunes» et certains candidats de la liste RIC est pleinement légitime. […] Tout comme En Marche, le parti au pouvoir en France, est allié en Europe avec le Parti démocrate, dans l’opposition en Italie, le M5S rencontre une force politique d’opposition au gouvernement français.»

«La tentation» est donc «grande […] de faire de l’Italie le modèle de ce qui va se passer en France à la lumière jaune de ces deux derniers mois […]. Mais ce serait insulter l’avenir et extrapoler sur un présent beaucoup plus terre à terre, selon Charente libre. Copier-coller Emmanuel Macron en Matteo Renzi […] ne permet pas de cerner les raisons» de la crise.

«La dernière fois que la France avait rappelé son ambassadeur à Rome, c’était en… 1940», rappelle le quotidien angoumoisin. Et les commentateurs de se navrer qu’on en soit encore aux «accents de la Résistance» et aux «intonations de Radio-Londres». «Di Maio n’est ni Machiavel, ni Laurent de Médicis. Un peuple a les dirigeants qu’il mérite, dit-on. On peine à croire que le pays de Dante et de Visconti, de Michel-Ange et de Verdi ait aujourd’hui ces dirigeants-là», écrit un commentateur cité par l’AFP.

Le Républicain lorrain, à son propos, n’y va pas par quatre chemins et cite Michel Audiard, mais au singulier, ce qui déforme un peu les propos de Lino Ventura dans Les tontons flingueurs: «Un con ça ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît.» Et ça se complaît donc «dans une surenchère de provocations»? Il faut reconnaître que, «sur ce dernier point, l’honnêteté commande de retourner une partie du compliment à l’Elysée. En dénonçant l’été dernier «le cynisme» et «la lèpre» populistes, Macron a allumé une mèche désormais bien difficile à éteindre.»

Quelle «stérile guerre des mots», conclut L’Alsace. «Il est pourtant de l’intérêt de la France et de l’Italie de s’entendre et de travailler ensemble. La réconciliation s’annonce difficile. Elle n’en sera pas moins indispensable. Le plus tôt sera le mieux.» Pendant ce temps-là, sur son blog hébergé par la Tribune de Genève, Pascal Décaillet nous demande: «Vous prendrez bien une ligne de parmesan?» Et pour conclure ce texte plutôt amusant, il prévient: «Mme Mona Lisa, au Louvre, pourrait se voir retirer son permis de séjour, si elle continue à défier la France et le monde, avec son insupportable sourire.»


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