La brusque augmentation mondiale du prix du gaz nous a tous surpris. Est-ce juste un mauvais moment à passer et tout reviendra dans l’ordre? Il est trop tôt pour le savoir mais c’est un avant-goût du genre de difficultés que nous rencontrerons une fois que la lutte contre le réchauffement climatique aura été vraiment engagée. Diverses explications ont été avancées pour cette soudaine pénurie. L’hiver a été froid et l’été pas chaud. La rapidité de la reprise économique après la pandémie se heurte à des pénuries de moyens de transport et à des ports embouteillés. Peut-être que les Russes ont un peu tourné le robinet pour se rappeler à notre bon souvenir. Il se passe tant de choses inhabituelles ces temps-ci.

Mais cette pénurie est aussi un épisode de la transition vers le monde décarboné que tout le monde attend avec impatience. Le gaz a été proclamé source d’énergie la moins émettrice en carbone, le meilleur moyen de produire à large échelle de l’électricité en attendant les alternatives. De nombreux pays ont commencé à évoluer dans cette direction, surtout en remplaçant leurs centrales à charbon, la source d’énergie la plus polluante, par des centrales à gaz. D’autres, comme la Suisse et l’Allemagne, arrêtent les centrales nucléaires, qui n’émettent pourtant pas de carbone. Il faut produire plus d’électricité pour recharger les voitures électriques. C’est ainsi que la demande de gaz augmente rapidement, plus rapidement que l’offre, pour la bonne cause.

Pas nécessairement une mauvaise chose

Si on continue ainsi, il y aura encore beaucoup de pénuries de gaz. Certes, on construit des éoliennes et des parcs solaires, mais leur production d’électricité est limitée pour l’instant. D’après les spécialistes, ces deux sources propres ne seront jamais suffisantes et elles sont soumises au bon gré du vent et du soleil qui, comme on sait, sont capricieux. Cet épisode nous adresse deux avertissements. D’abord, pour atteindre le monde de demain, il ne suffit pas de vouloir, il faut pouvoir. Ensuite, c’est une chose de décréter l’urgence climatique, c’en est une autre de ne pas aller plus vite que la musique.

Mais la hausse du prix du gaz n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Ça encourage à en produire plus, c’est ce que les Russes ont promis. Ça pousse à la hausse le prix de l’électricité, ce qui devrait encourager les consommateurs à modérer leur consommation. Mais attention, ce n’est pas tout. Les entreprises pourraient ralentir leur activité et récupérer la hausse de leurs coûts en augmentant leurs prix. Baisse de l’activité, et donc montée du chômage, et hausse des prix ne sont pas du tout de bonnes nouvelles, surtout pour les bas revenus qui sont le plus touchés. Voilà à quoi ressemblerait la décroissance qui semble séduire un certain nombre de gens.

Ça va coûter cher

Les gouvernements ont bien senti le danger. Nombreux sont ceux qui mettent en place des subventions pour aider leurs citoyens et leurs entreprises. Certains encouragent même le redémarrage des centrales à charbon. Subventionner la production de carbone et avoir recours aux sources d’énergie les plus polluantes, c’est exactement l’inverse de ce qu’il faut faire. Le message est clair: si l’on veut décarboner l’économie, il faut bien comprendre les effets indirects des mesures que l’on prend. Le risque est grand d’arriver à l’effet inverse de celui souhaité.

Jusqu’à maintenant, les gouvernements se sont satisfaits de promesses – comme le zéro carbone en 2050 – sans annoncer les mesures qui permettent d’atteindre les objectifs annoncés. Il va bien falloir passer à l’acte, et à la caisse, car ça va coûter cher. Il va falloir payer tous ces investissements qu’on nous promet, et ça signifie plus d’impôts. Comme pour le gaz, les prix de tout ce qui utilise du carbone vont grimper, avec ou sans taxe carbone. Il va donc falloir commencer à se préoccuper de qui paye quoi, car tout cela risque fort d’aggraver les inégalités. La transition écologique est bien plus compliquée et politiquement explosive que l’on s’imagine.

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