L’avis de l’expert

La crise des grands partis de gouvernement en France

La bipolarisation gauche/droite ne parvient plus à organiser la vie politique nationale comme ce fut le cas pendant plusieurs décennies. Le PS et l’UMP sont à la fois isolés, affaiblis et sans alliés naturels. L’enjeu européen pèse lourd dans cette reconfiguration du système partisan

Il existe une symétrie frappante entre les crises qui frappent aujourd’hui les deux grands partis de gouvernement en France. Certes ces crises ne sont pas exactement de même nature et celle que traverse le Parti socialiste est peut-être plus grave et plus durable que celle de l’UMP; mais elles se ressemblent autant par certaines des causes structurelles qui les ont provoquées que par celles, conjoncturelles, qui les ont aggravées.

Les causes structurelles d’abord. La bipolarisation gauche/droite, qui, depuis plusieurs décennies, organise le fonctionnement du système partisan, ne parvient plus à jouer ce rôle de manière efficace. Certes, les partis de gouvernement regrettent cette évolution et souhaiteraient revenir en arrière, notamment pour des raisons liées au mode de scrutin majoritaire. Mais, si, notamment à gauche, la bipolarisation conserve une certaine réalité au niveau des élections, en revanche, les notions de gauche et de droite n’en ont plus à celui de l’activité gouvernementale. En effet, le Front de gauche et les écologistes ont refusé de faire partie du gouvernement socialiste dirigé par Manuel Valls tandis qu’une coalition gouvernementale entre l’UMP et le Front national n’est pas envisageable, au moins dans un avenir prévisible. Enfin, le centre droit, l’Alternative, qui aspire à prendre son autonomie par rapport à l’UMP, complique encore le rétablissement de la bipolarisation. Ainsi, les deux grands partis de gouvernement se retrouvent isolés, affaiblis et sans alliés naturels, même si les écologistes et le centre pourraient à terme se rapprocher l’un du PS et l’autre de l’UMP.

Cette crise de la bipolarisation est due en grande partie au fait que le clivage gauche/droite ne correspond plus aux contraintes économiques actuelles de l’action gouvernementale et aux engagements pris par la France à l’égard de l’Union européenne. La question européenne, en devenant une question centrale de politique intérieure, a généré un nouveau clivage qui ne se superpose pas au clivage gauche/droite et, du coup, divise gauche et droite, opposant les partis de gouvernement à ceux qui, pour des raisons diverses, rejettent la construction européenne telle qu’elle se développe. Les partis de gouvernement doivent donc assumer seuls, alternativement, dans la crise, la responsabilité du gouvernement sans alliances et sans soutiens larges dans l’électorat.

Cette situation est d’autant plus grave que jusqu’à présent, à droite comme à gauche, les électorats étaient socialement composites, rassemblant des secteurs des classes moyennes et des secteurs des classes populaires. La fragmentation actuelle de la gauche et de la droite a aujourd’hui pour conséquence d’opposer au sein de l’une et de l’autre ces classes sociales les unes aux autres. A droite, le FN est devenu le parti des classes populaires europhobes et xénophobes tandis qu’à gauche le PS a perdu l’essentiel de ses soutiens populaires.

Cet affaiblissement des partis de gouvernement s’est accéléré dans la période récente pour deux raisons qui sont liées l’une à l’autre. Les élections européennes ont montré que ces deux partis avaient perdu leur position dominante. L’un et l’autre ont été distancés par le Front national. L’UMP n’est plus le principal parti d’opposition tandis que le PS s’est effondré, avec 14% des suffrages. Aucun de ces deux partis n’est certain de figurer au second tour de la prochaine élection présidentielle. Aux prochaines élections législatives, le PS peut craindre d’être laminé tandis qu’inversement, le FN, s’il est puissant, peut espérer faire battre au second tour les candidats de l’UMP. C’est donc l’ensemble du système partisan qui est déstabilisé.

Ces résultats électoraux désastreux pour les deux grands partis de gouvernement ont aggravé les problèmes de leadership qu’ils connaissaient déjà depuis près de deux années, l’un et l’autre. Le président François Hollande a perdu une part importante de son autorité sur le Parti socialiste et des doutes s’élèvent désormais dans ses propres rangs sur la possibilité qu’il se représente en 2017. De son côté, le président de l’UMP, Jean-François Copé, a dû démissionner pour diverses raisons dont la plus déflagratoire a été l’affaire Bygmalion. Mais, malgré cette démission, la rivalité montante entre Alain Juppé et Nicolas Sarkozy risque d’empêcher ce parti de régler rapidement cette question.

Cet affaiblissement du leadership dans ces deux partis est d’autant plus dangereux pour leur avenir qu’il les fragilise au moment où leur unité même est menacée. Le Parti socialiste est de plus en plus divisé entre les partisans de l’intégration européenne et ceux qui refusent «l’austérité bruxelloise», division qui se traduit par l’opposition croissante entre le groupe parlementaire socialiste et le gouvernement de Manuel Valls, accusé de mener une politique trop libérale. Ce gouvernement risque d’être acculé soit à ouvrir la crise avec son propre groupe parlementaire, soit à passer avec lui des compromis de nature à mettre en cause la crédibilité du Parti socialiste comme parti de gouvernement. A l’UMP, la poussée du Front national et la montée de l’euroscepticisme dans l’opinion publique augmentent des divergences sur la ligne politique et sur l’attitude à adopter sur les thèmes qui ont contribué aux progrès électoraux du parti de Marine Le Pen. Tandis qu’Alain Juppé incarne plutôt la ligne pro-européenne et réformiste, Nicolas Sarkozy a pris position récemment contre l’accord de Schengen et pour une Europe intergouvernementale dirigée par le couple franco-allemand. Ainsi, la sauvegarde de l’unité de ces deux partis dans l’avenir n’est pas entièrement assurée. Le système partisan français entre ainsi dans une période de dysfonctionnements et d’incertitudes probablement durable.

Centre d’études européennes de Sciences Po, Paris

La question européenne, désormais centrale pour la politique intérieure, a généré un nouveau clivage qui ne se superpose pas au clivage gauche/droite

L’affaiblissement du leadership au PS et à l’UMP est d’autant plus dangereux pour leur avenir qu’il les fragilise au moment où leur unité même est menacée

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