Le canton du Jura nous a fait savoir qu'il espérait toujours accueillir le pape François mais pas le centre d'urgence pour les demandeurs d'asile à la caserne de Bure. «Car cela entraînerait de nombreuses contraintes ...». Quand on est petit, on a ses limites, même dans ses rêves...

Pourtant, la République et Canton, comme d'autres, peut dormir encore quelque temps sur sa bonne conscience. L'afflux de réfugiés que les partis politiques nous agitaient sous le nez il y a quelques mois, la «crise majeure de l'asile», ne s'est pas concrétisé.

«Sous-enchère de l'asile»

Selon les dernières statistiques du Secrétariat d'Etat aux migrations, 7100 nouvelles demandes ont été déposée en Suisse au troisième trimestre de cette année. De sorte qu'avec une moyenne de moins de 2000 requêtes par mois pour 2016, on ne devrait pas dépasser le nombre de 24 000. Ce qui devrait rester assez loin des 39 500 personnes enregistrées en 2015.

Encore une fois nous nous serons fait peur pour rien. «Alors que par le passé la Suisse était un pays de destination privilégié pour la majorité des migrants qui parvenaient à la frontière sud, en été 2016 la situation a radicalement changé, dit le Secrétariat aux migrations. La majorité des migrants déclarent expressément ne pas vouloir déposer de demande d'asile en Suisse, mais avoir l'intention de traverser notre pays au plus vite afin de gagner principalement l'Allemagne.» La Suisse, disait le professeur Etienne Piguet, «pratique la sous-enchère de l'asile».

Solidarité avec l'Italie mise à mal

On aurait tort de se réjouir de cette situation. Même si, sur le plan intérieur, le relâchement de la pression migratoire contribue à désarmer la droite nationaliste. Il y a d'abord le fait, comme le dénonce cette semaine un rapport d'Amnesty International, que la Suisse est le pays qui applique le plus strictement l'accord de Dublin sur le renvoi vers le pays de premier accueil. Près de la moitié des renvois Dublin vers l'Italie sont le fait de la Suisse. Même si Berne est dans son droit, cette situation n'est pas pour améliorer les relations entre les deux pays. La solidarité avec l'Italie, qui supporte presque seule le poids de la nouvelle route migratoire, est mise à mal. Alors même que Simonetta Sommaruga et Didier Burkhalter avaient par le passé tenté d'aplanir les difficultés récurrentes avec notre grand voisin du sud.

«Pays du coitus interruptus»

Autre aspect problématique, la politique très restrictive de la Suisse donne l'illusion que nous pouvons faire face seuls, en dehors de toute action concertée des pays européens. Or, tant que les raisons de l'émigration, les dictatures, les conflits et l'effondrement de l'économie, demeurent en Érythrée, en Éthiopie, en Afghanistan, tant que le drame syrien se prolonge et que le chaos libyen profite aux passeurs, les réfugiés tenteront de passer la Méditerranée. Si nos efforts ne sont pas redoublés pour faire face à ces problèmes-là, c'est une crise pire encore qui nous attend. Ce pays a du mal à aller jusqu'au bout de ses engagements. «C'est le pays du coitus interruptus», résumait, avec sa gouaille toute genevoise, une amie sage-femme.

Enfin, et surtout, en se montrant l'un des pays les plus réticents, y compris envers les faibles, les mères isolées ou les mineurs à la recherche de parents, la Suisse interprète de manière toujours plus étroite et égoïste les droits de l'enfant et de la personne vulnérable. Ce n'est pas seulement le mythe de la Suisse généreuse et terre d'accueil, qui est en jeu. Le fait est que nous devenons un pays dur, insensible. S'il n'y a pas de crise des réfugiés, il y a une crise de l'accueil.

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