Revue de presse

La crise politique à Prague en rajoute aux dysfonctionnements en Europe de l’Est

Le premier ministre tchèque vient d’annoncer sa démission, provoquée par un conflit ouvert avec son ministre des Finances. Une instabilité qui aggrave les difficultés actuelles des démocraties nées il y a un quart de siècle sur les cendres de l’ancien bloc soviétique

Le premier ministre social-démocrate tchèque, Bohuslav Sobotka, a créé la surprise mardi en annonçant sa démission, provoquée par son conflit ouvert avec l’influent ministre «trumpiste» des Finances, Andrej Babis, grand favori pour les législatives d'octobre prochain. Si les commentateurs qui s’attendaient plutôt à un limogeage ont été surpris à Prague, il est donc devenu très clair que ce milliardaire, dirigeant du mouvement centriste «L’Action des citoyens mécontents» (ANO), n’a pas suffisamment dissipé les doutes émis sur la gestion de ses affaires, et que Sobotka ne voulait pas en faire un martyr.

Babis fait en effet «face à un énorme conflit d’intérêts», selon ses adversaires, qui s’interrogent notamment sur la façon dont il a racheté les dettes de son groupe, Agrofert. Une des divisions de cette entreprise, qui emploie 34 000 personnes et a dégagé un chiffre d’affaires de 6,7 milliards de francs en 2015, se constitue du groupe de médias Mafra (lire l’article de Challenges), qui possède notamment les grands journaux Dnes et Lidove Noviny ainsi que la radio Impuls. Montant de la transaction: 1 milliard et demi de couronnes (près de 60 millions de francs), sur lequel plane un sérieux doute à propos de l’origine de cet argent, avec des soupçons d’évasion fiscale.

L’homme politique le plus populaire

Le principal concerné nie en bloc, en disant avoir agi en toute légalité. De fait, il joue aussi sur un avantage prépondérant: il est l’homme politique le plus populaire du pays, prêt à en découdre avec la coalition actuellement au pouvoir à Prague afin d’obtenir la tenue d’élections anticipées. Profitant du fait que, selon le politologue Jiri Pehe, «le premier ministre se rend compte qu’il est perçu par les électeurs comme un homme politique compétent, mais faible». Tout le contraire de Babis, donc.

Reste qu’on a affaire à «un coup politique pour le moins inattendu», selon Radio Praha. Certes, «la crise couvait depuis un certain temps déjà entre les deux principales formations de la coalition gouvernementale, le parti social-démocrate et le mouvement ANO», mais elle a pris un «tour dramatique à la fin du mois d’avril, quand Bohuslav Sobotka avait sommé le ministre des Finances de s’expliquer sur la structure de ses biens».

Quel rôle pour le chef de l’Etat?

Au final, poursuit la radio, «peu nombreux sont ceux qui y voient clair (...). Les commentateurs politiques soulèvent notamment une inconnue majeure: quel rôle le chef de l’Etat, qui doit accepter la démission du gouvernement et éventuellement en nommer un nouveau, jouera-t-il dans cette crise», alors que ce président, Milos Zeman, est justement aussi en éternel conflit avec Sobotka et «a toujours eu tendance à profiter de toutes les occasions qui se sont présentées à lui pour influencer le jeu politique?».

L’avenir le dira. Mais quoi qu’il en soit, cette nouvelle crise à l’orient du continent européen aggrave encore les difficultés actuelles des démocraties nées il y a un quart de siècle sur les cendres de l’ancien bloc soviétique. Ne serait-ce qu’en Pologne, à propos de laquelle le Conseil de l’Europe s’est encore inquiété mardi des ingérences politiques pesant sur l’indépendance des médias de service public. Ce, dans un pays «en guerre ouverte» contre l’UE depuis la réélection de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen – selon Courrier international – et qui s’attire déjà les foudres du candidat Macron en France après son intervention chez Whirlpool.

Alors que beaucoup de ces ex-pays d'Europe de l'Est verraient avec jubilation Marine Le Pen accéder à l'Elysée dimanche prochain, la situation n’est pas moins inquiétante en Bulgarie, où le dirigeant conservateur Boïko Borissov doit présenter ce matin même son nouveau gouvernement, qui inclut des nationalistes. Cela laisse présager un solide virage à droite à Sofia, capitale d’une nation encore verrouillée par une classe politique qui ferme notamment les yeux sur les volontaires qui font la chasse aux migrants syriens et africains.

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En Hongrie, des milliers de citoyens ont encore défilé une énième fois lundi à Budapest en faveur de l’Union européenne et contre les politiques de leur très autoritaire premier ministre, qui clive la population entre anti- et pro-européens. Pour les manifestants, Viktor Orban fraie dangereusement avec la Russie, tout en se «moquant» de Bruxelles et en menant une sévère répression contre les migrants, parfois comparée à celle de camps de concentration.

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Pendant ce temps, la mobilisation massive, cet hiver, de la population en Roumanie, contre son gouvernement, s’est répandue comme une onde de choc à travers toute l’Europe de l’Est, suscitant admiration, envies et amertume, particulièrement en Bulgarie. Les décrets gouvernementaux allégeant les peines des politiques corrompus ont en effet déclenché des manifestations d’une ampleur jamais vue depuis la révolution de 1989. Là encore, plus d’un quart de siècle après la chute de Ceausescu, le pays peine à asseoir sa démocratie.

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Autre cas d’école, celui du Monténégro, dont le parlement vient d’approuver l’adhésion du pays à l’OTAN, au grand mécontentement de Moscou et de l’opposition au pouvoir en place à Podgorica: «Vos mains sont entachées de sang. […] Vous bombardez de nouveau le Monténégro, la Serbie… C’est un acte de haute trahison», prétend un de leurs leaders. Une manifestation a aussi rassemblé quelques centaines d’opposants, écrit Le Courrier des Balkans.

L'Europe à plusieurs vitesses

On le voit: il y a là largement de quoi nourrir les ambitions de ceux qui prêchent pour une Union européenne à plusieurs vitesses après le Brexit. Mais «laisser tomber» les démocraties de l'Est, c'est accepter les vices de cercles politiques élitaires aussi au-delà de l'ancien Rideau de fer, déconnectés des préoccupations populaires. Un terreau fertile, on le sait, pour l'émergence des populistes de tout poil dans des pays où les nouvelles nomenklaturas nées sur les cendres de l'ex-Empire soviétique voici un peu plus d'un quart de siècle cherchent avant tout à se maintenir aux affaires. De ce point de vue, le coup de gueule de Sobotka apparaît au moins salutaire.

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