L'ampleur de la crise financière pousse naturellement à rechercher des coupables. L'exigence est légitime. Cependant, ce n'est sans doute pas le meilleur éclairage. La question n'est pas tant de savoir qui nous a entraînés dans cette galère que de savoir comment avons-nous pu nous laisser embarquer. Dans cette perspective, une réflexion sur nos modes de rationalité est plus intéressante qu'une sociologie du blâme.

La littérature scientifique nous offre deux modèles complémentaires très stimulants. Le premier, le modèle de la rationalité dit Bayesien, suppose que les acteurs économiques possèdent au départ un certain nombre de croyances sur lesquelles ils fondent leur existence.

Au fur et à mesure de leur vie, ils modifient leurs croyances en intégrant les résultats des expériences vécues. Comme tous les individus vivent des expériences relativement similaires, il se produit au bout d'un laps de temps plus ou moins long une convergence dans le système de croyance. Le modèle de Bayes est d'une efficacité redoutable pour rendre compte des effets pervers à long terme de décisions individuelles parfaitement rationnelles.

Il est assez aisé de dégager une série de séquences parfaitement rationnelles qui conduisent à la crise sans avoir besoin pour autant de désigner des coupables: une croyance dans l'efficacité absolue des marchés conduit à la dérégulation du secteur financier; de nouveaux modèles mathématiques assurent qu'il est possible de diluer les risques; les institutions financières croient qu'elles peuvent prêter sans évaluation du risque; les sociétés immobilières et les ménages pensent que le marché est éternellement haussier et qu'on peut gagner à tous les coups. Tous leurs amis et leurs relations les confirment dans les croyances. Chacun est persuadé par l'adhésion des autres.

La lecture de la presse financière est instructive. Le président Clinton signe résolument la loi qui autorise les banques commerciales à s'engager dans des activités éloignées de leur métier de base. Les produits dérivés prennent une ampleur extraordinaire. Inventés pour amortir les risques, ils vont devenir une bombe à retardement. L'administration Bush évite toute régulation du secteur bancaire et des hypothèques. La Chambre des représentants à majorité démocrate, favorable à l'accession des Américains à la propriété, met un frein aux timides efforts de l'administration pour réguler le marché hypothécaire.

Et, durant vingt ans, l'expérience vient confirmer les croyances de base: les taux d'intérêt baissent, les institutions financières prêtent à tour de bras, les prix de l'immobilier montent, les sociétés immobilières et financières accumulent les profits... jusqu'à la crise.

La psychologie cognitive permet d'aller plus avant dans le décryptage du processus d'autodestruction. Ses travaux mettent clairement en évidence que, face à une masse importante de données et d'analyses qu'ils sont incapables de maîtriser, les gens se reposent sur des schémas cognitifs simplificateurs, des conclusions communément admises et des chaînes causales simplificatrices («trop d'impôt tue l'impôt», «trop de régulation casse les marchés»). Ces procédés ont le grand avantage de fournir une feuille de route et de permettre l'action collective. Ils présentent l'inconvénient de produire des biais et des distorsions et d'interdire les remises en cause salutaires. Ils poussent les individus à surestimer certains résultats et à tirer des conclusions générales à partir de cas trop réduits et sur des périodes trop courtes. Quand un nouveau modèle apparaît et qu'il est soutenu par une communauté d'action prestigieuse, il devient très rapidement l'objet d'une foi collective.

Comme la communauté de croyance est de plus en plus vaste, il se produit un phénomène de prophétie auto-réalisatrice: les résultats viennent confirmer les croyances («vous avez vu», «on vous l'avait bien dit») et la communauté des croyants s'élargit sans cesse.

Mais la métaphore religieuse mérite d'être tirée encore plus loin. La foi collective conduit non seulement à croire aux miracles, mais encore à faire la chasse aux hérétiques. Les conseils de tous ceux qui prêchaient pour une régulation des marchés financiers sont systématiquement ignorés, méprisés, et leurs auteurs obligés à se taire.

Deux exemples: Brooksley Born, présidente de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC1), est poussée à la démission pour avoir mis en évidence les risques encourus et avoir demandé que l'administration prenne des mesures urgentes. William Donaldson, Président de la SEC2, républicain convaincu, doit s'en aller (2005) pour avoir osé demander une réglementation des fonds d'investissements (Mutual funds) et des fonds spéculatifs (Hedge funds).

On prend conscience aujourd'hui que la majorité des responsables politiques et du monde des affaires ne comprenait pas réellement le fonctionnement des nouveaux marchés financiers et n'avait aucune idée des risques. C'est ainsi que tout est parti. On ne peut aujourd'hui qu'en mesurer les effets.

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