A en croire le ministre allemand des Finances, la crise financière que nous connaissons annonce la fin de l'hégémonie de Wall Street sur le reste du monde, préfigurant ainsi l'amorce d'une multipolarisation de la puissance. En soi, cette hypothèse n'est pas du tout incongrue.

Historiquement, ce sont toujours les crises qui ont révélé les basculements de puissance. La crise de 1929 a souvent été interprétée comme le passage de témoin de la puissance économique de la Grande-Bretagne vers les Etats-Unis. Pourtant, il convient de se prémunir contre des interprétations mécanistes ou univoques qui voudraient toujours réduire des réalités complexes à une dynamique simple.

Souvenons-nous. Il y a moins de cinq ans, il était quasiment impossible de parler des Etats-Unis sans que l'on nous renvoie à la thèse de l'hyperpuissance. Aujourd'hui nous sommes confrontés au risque inverse. Celui de dévaluer trop rapidement la puissance américaine en tenant compte aussi bien de ses déboires à Wall Street qu'en Afghanistan.

Aussi afin de déjouer les pièges de la pensée réflexe, il faut tout d'abord comprendre que les modifications des rapports de puissance sont révélées par une crise mais rarement expliquées par elle. Autrement dit, la réduction du poids relatif de Wall Street est engagée depuis maintenant dix ans, comme en témoigne la multipolarisation de la capitalisation boursière au profit des pays émergents. Le véritable enjeu de cette crise est, de ce point de vue, moins le déclin de Wall Street que celui du modèle d'innovation et de dérégulation financière qui a conduit la SEC à considérablement réduire son pouvoir de supervision sur Wall Street.

Dans ce contexte nouveau, l'Europe joue une partie décisive. Elle peut, sous la houlette de l'Allemagne et de la France, participer à la légitimation internationale non pas d'un modèle qui reviendrait sur l'innovation financière mais qui l'adosserait à une régulation plus forte qui est d'ailleurs dans la tradition européenne. Jusqu'à présent, l'obstacle politique majeur à une régulation financière européenne est venu de Londres, véritable porte-avions financier des Etats-Unis en Europe. L'affaiblissement politique de Londres, doublé de la prise en compte de la fragilité de son système, ouvre une réelle fenêtre d'opportunité. Cette fenêtre existe bel et bien. Mais tant que les intentions européennes ne seront pas converties en action cohérente et concertée, il serait prématuré de parler du déclin de Wall Street.

Il y a un deuxième facteur dont il faut aussi tenir compte: la multipolarité économique ne débouche pas forcément sur la multipolarité stratégique. Si les deux dynamiques étaient strictement corrélées, le monde serait déjà très multipolaire. Or elles ne le sont pas et, contrairement à ce que l'on croit, elles ne sont pas sur le point de l'être. Avec 25% de la richesse mondiale, la puissance américaine est encore la garante stratégique des deux tiers de la puissance économique mondiale.

En effet, les Etats-Unis garantissent la sécurité conjointe de l'Europe et du Japon. Or ces deux ensembles seront de plus en plus dépendants des Etats-Unis sur le plan stratégique. Malgré les discours et les déclarations de bonnes intentions, la défense européenne restera fondamentalement un instrument de soft power relevant plus du maintien de la paix que de la coercition. La pression russe accentuera la dépendance européenne vis-à-vis des Etats-Unis et non l'accroissement de son autonomie stratégique. L'enjeu est comparable pour le Japon. La pression de la Chine et la menace coréenne le rendent plus que jamais dépendant de la garantie américaine.

Cela ne signifie pas pour autant que les Européens ou les Japonais sont toujours aux ordres de Washington dans tous les domaines. Silvio Berlusconi, que l'on disait inféodé aux Etats-Unis, est parmi les dirigeants européens le plus réservé à l'égard d'une politique de containment de la Russie.

Enfin, dans tout ce débat, il faut savoir ce que l'on entend vraiment par système multipolaire. L'acception la plus courante est celle qui consiste à dire que le pouvoir est partagé entre un plus grand nombre d'acteurs. Mais le partage du pouvoir n'est pas forcément égal entre ses principaux détenteurs. Il ne fait aucun doute que les Etats-Unis auront plus que jamais besoin de bâtir des coalitions effectives pour obtenir des résultats. Mais il y a dans la multipolarité une autre dimension trop souvent négligée: celle qui concerne la concurrence entre les pôles.

Or, dans cette concurrence, les Etats-Unis ne sont pas forcément perdants. La Chine nourrit une grande méfiance vis-à-vis du Japon et de l'Inde, la Russie est inquiète de l'ascension chinoise et l'Inde conçoit sa montée en puissance sur la base d'une relation étroite avec les Etats-Unis pour mieux faire face demain à Pékin. En fait, en dehors de la Russie, aucun émergent n'a pour réel projet de véritablement contrer les Etats-Unis.

Le cas russe est d'ailleurs assez particulier et cela pour au moins deux raisons. La première vient du fait que la Russie est une ancienne grande puissance qui cherche à retrouver un statut. La seconde découle du fait que Moscou a une relation avec l'Occident qui n'est pas seulement géopolitique mais également identitaire. Pour exister, la Russie a besoin de s'affirmer face à l'Occident alors que ni la Chine ni l'Inde n'ont besoin d'avoir une attitude frontalement anti-occidentale pour s'affirmer sur la scène mondiale.

Certes, la logique de la puissance repose souvent sur des dynamiques non intentionnelles. De sorte que même si la Chine ne cherche pas à détrôner les Etats-Unis, son ascension finira par gêner ces derniers. Mais ces dynamiques sont des dynamiques de long terme qui n'excluent pas, d'ailleurs, des tensions fortes et des accommodements non moins importants. Par ailleurs, le fait que la Chine ait été très mécontente de la politique russe en Géorgie montre bien que l'idée d'un monde non occidental ligué contre celui-ci n'est pas convaincante.

La multipolarité est en marche. Mais elle ne joue pas forcément contre les Etats-Unis.

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